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^

BIBLIOGRAPHIE GENERALE

I)K ^ '^ ^

L'ASTRONOMIE,

Pak j/(/ HOUZEAU,

ANCIEN DIRECTEUR DE L'OBSERVATOIRE ROVAL DE BRUXELLES

et A. LANCASTER,

BIBLIOTHÉCAIRE DE CET ÉTABLISSEMEN 1.

TOME PREMIER.

OUVRAGES IMPRIMÉS .Se MANUSCRITS.

PREMIÈRE PARTIE.

BRUXELLES ,

F. HAYEZ, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE, Rue de Louvain, IU8.

Juin 1887.

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III

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^Ji <o

COMPOSITION ET ORDRE DES ARTICLES.

Une explication détaillée à ce sujet fera partie de FAvertissemenl, qui sera distribué avec la dernière partie du tome I®^ On se contentera de donner ici les indications les plus essentielles pour l'intelligence des articles.

Chacun de ceux-ci porte un numéro, à Faide duquel on y renverra dans la table alpha- bétique. Vient ensuite le nom de l'auteur en gros caractères. Ce nom est donné tel qu'il figure au titre de l'ouvrage mentionné ; mais comme ce n'est pas toujours le nom vulgaire, notamment pour les auteurs qui ont latinisé leurs noms, la forme vulgaire est donnée à la suite, toutes les fois qu'elle présente une différence. Si le nom de l'auteur est placé entre crochets, c'est que l'ouvrage est anonyme, et que l'auteur est connu seulement indirec- tement.

Le titre des ouvrages est donné aussi exactement qu'il a été possible de le connaître, et dans la langue même il est écrit. Il n'y a d'exception que pour le grec, le russe, l'arabe et les langues de l'Asie, pour lesquels le titre a presque toujours été traduit.

Seulement on a mis beaucoup de soin à faire connaître dans quelle langue est le texte de l'ouvrage mentionné et de quelle version il est accompagné. A cet effet on a désigné les principales de ces langues par leurs initiales :

A. l'arabe, G. le grec, H. l'hébreu, L. le latin, P. le persan, T. le turc.

Ces lettres capitales, placées entre crochets à la suite du titre, renseignent le lecteur sur la langue ou les langues qu'il trouvera dans le volume. Ainsi [A.-L.] veut dire que l'ouvrage renferme un texte arabe, accompagné d'une traduction latine; [G.] signifie un texte uniquement grec; [G.-L.] un texte grec avec version latine; et ainsi des autres. Il nous a paru important de distinguer plus rigoureusement qu'on n'a l'habitude de le faire, entre les ouvrages qui renferment un texte original sans version, ce texte avec version, ou simplement une version non accompagnée du texte.

11 arrive souvent que le titre d'un ouvrage subit des changements dans les éditions successives. Dans ce cas, les mots qui ont disparu des dernières réimpressions sont placés entre parenthèses; ceux qui ont été introduits dans ces réimpressions sont entre crochets. Quelquefois cependant les modifications ont été telles qu'il en serait résulté de la confusion. Le nouveau titre est alors donné séparément.

On a pris pour principe de faire de chaque ouvrage un numéro, renfermant toutes les

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éditions sensiblement conformes entre elles et leurs traductions, de manière à mettre sous les yeux du lecteur une courte monographie de chaque publication. Pour chaque édition on consacre une ou plusieurs lignes aux données bibliographiques proprement dites : le format (qui est le caractère extérieur le plus apparent), le lieu d'impression, la date, les remarques bibliographiques s'il y a lieu.

La liste des éditions est suivie, pour les ouvrages d'une certaine importance, d'un sommaire des matières qu'ils contiennent. Ces notes seront particulièrement utiles pour connaître ce que renferment les recueils sont réunis différents travaux d'un savant. Le caractère des ouvrages dont on pourrait douter d'après la rédaction du titre est égale- ment indiqué dans ces annotations.

Les traductions sont énumérées ensuite, par langues, et d'après l'ordre chronologique dans lequel la première traduction en chaque langue a paru. Le titre est donné tel qu'il est imprimé en tête de chaque traduction, et le nom du traducteur est ajouté à la fin entre parenthèses.

Enfin, lorsque l'ouvrage dont il s'agit a été l'objet d'une analyse, dans un historien ou dans une publication périodique, on renvoie à ce compte rendu, en faisant précéder la référence du signe =. On s'est servi, dans ces références, d'abréviations, au moins pour les ouvrages dont l'indication revenait fréquemment. Une liste complète et détaillée de ces abréviations sera donnée dans l'Avertissement. On trouvera plus loin les titres sommaires des ouvrages auxquels se rapportent celles qui ont été employées dans la présente livraison.

En classant les ouvrages relatifs à chaque matière particulière, on a suivi l'ordre chrono- logique. Avant l'invention de l'imprimerie cet ordre était celui de la rédaction des ouvrages, à quelque époque qu'ils aient été imprimés plus tard. Après l'introduction de l'imprimerie, la date de publication servait de guide, sauf pour les ouvrages posthumes, qui ont été placés à la date de la mort de l'auteur.

Une table alphabétique très complète, comprenant toutes les variantes des noms des auteurs, paraîtra avec la dernière livraison de ce volume et renseignera sommairement le titre et la date de chaque publication. Les recherches seront ainsi rendues faciles. C'e^t aussi avec la dernière livraison que nous mentionnerons, en leur adressant nos remercie- ments, les personnes qui ont bien voulu nous aider de leurs connaissances et de leurs renseignements.

Dans l'intervalle, les auteurs recevront avec la plus vive reconnaissance les corrections et additions que Messieurs les astronomes voudront bien leur envoyer; ils en tiendront compte pour les AMitiom et Corrections qui paraîtront avec la S'"*^ et dernière partie du tome l^.

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EXPLICATION DES ABREVIATIONS.

Une liste complète des abréviations employées dans les références sera jointe à la dernière partie du volume, et fournira tous les renseignements essentiels à Fégard des publications citées. Nous allons donner ici le tableau succinct des abréviations qui se rencontrent dans la présente livraison, afin que le lecteur en ait dès à présent la clef. La plupart se trouvent d'ailleurs sous les mêmes signes abrégés, dans la liste insérée au commencement de notre tome II, sous le titre de Clef des nbrànatiom.

AdM. Archiv der Mathematik und Physik (fondées par Gninert).

AgE. Allgemeine geographische Ephemeriden (de Zach et Beriuch),

AJS3. The american journal of science, 3rd séries.

AnM. Annali di matematica pura ed applicata (fondées par Tortolini),

Arc>^. Archives des sciences physiques et naturelles (de Genève), nouv. période.

ARr. The Astronomical Register.

Ath. The Athenaeum.

Bbl. Beiblàtter zu den Annalen der Physik und Chemie.

BdB. Bullettino di Bibliografia (publié par Boncompagni).

Berlin, Abh. Abhandlungen der Akademie zu Berlin.

Berlin, Mbr. Monatsberichte der Akademie zu Berlin.

BernouUi (Jean3), RpA. J. Benioulli, Recueil pour les astronomes.

Bessel, Rec. BesseP s Recensionen, herausgegeben von Engelmann.

Bmaj. Bulletin des sciences mathématiques et astronomiques (fondé par Darbonx),

Bmaj. Idem, 2™<^ série.

Bordeaux, Mémg. Mémoires de la Société des sciences de Bordeaux, î-5"*'' série.

British Association, Rep. Report of the Brilish Association for the advancement of

science. Bruxelles, Rev. Revue des questions scientifiques publiée par la Société scientifique

de Bruxelles. BSm. Bulletin des sciences mathématiques (fondé par de Férussac). Calcutta, AsR. Asiatick Researches. Cas. Correspondance astronomique (par de Zach), (MT. Connaissance des temps. CLm. Catalogi librorum manuscriptorum Angliae et Hiberniae in unum collerii ;

fol., Oxoniae, 1697. Cmp. Correspondance mathématique et physique (de Gantier et Quetelel). Cortona, Sag. Saggi di dissertazioni dell' Accademia di Cortona. Delambre, His. Delambre, Histoire de l'astronomie ancienne, de l'astronomie du

moyen âge, de l'astronomie moderne et de l'astronomie du XVII^ siècle. D'Herbelot, Bor. D'Herbelot, Bibliothèque orientale, éd. de Maestricht; fol., 1776. EMc. The English Mechanic.

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EpV. Ephemerides astronomicae vindobonenses. GArg. - Giornale Arcadico (2« série). GdL^. Giornale de' letterati (série publiée à Pise). JdS^. Journal des savants (de 1665 à 1797). JdSj. - Idem (série de 1816 à 183o). JdSg. Idem (3« série, depuis 1836).

Lalande, Bib. J. J. deLalaiide, Bibliographie astronomique; 4*», Paris, 1803. L<'ipzig, AcE. Acta eruditorum quae Lipsiae publicantur. Leipzig, NAE. Nova acta eruditorum.

Leipzig, Vjh. Vierteljahrsschrift der Astronomischen Gesellschaft. I^wis, Svy. Lewis, A survey of the astronomy of the ancients ; 8% London, 1862. Londres, JAS^. Journal of the Asiatic Society of Great Britain (Ist séries, 1834-63). Londres, JASg. Idem (2nd séries).

Londres, MNt. Monthly notices ofthe Astronomical Society of London. Londres, PTr. Philosophical transactions ofthe Royal Society of London. MCz. Monatliche Correspondenz (par von Zach).

Montucla, HdM. Montuda, Histoire des mathématiques, éd. ; 4 vol. 4", Paris, 1799-1802.

Morgan, Bud. -A.de Morgan, A budget of paradoxes; 8% London, 1872.

Munich, GAn. Gelehrte Anzeigen der Baierischen Akademie.

NAM;^. Nouvelles annales de mathématiques (3* série).

Narducci, Cat. E, Nardticci, Catalogo di manoscritti ora posseduti da D. B. Boncom-

pagni ; 8% Roma, 1862. Nat. Nature, a weekly illustrated journal of science. Nov^. Novelle letterarie publicate in Firenze (série de 1740-69). Novg. - Idem (continuazione, 1770-92). Obs. ■— The Observatory, a monthly review of astronomy. Paris, Bae. Bulletin astronomique publié (par F. Tisserand) sous les auspices de

rObservaloire de Paris. Paris, Crh. Comptes rendus hebdomadaires de l'Académie des sciences. Paris, His. Histoire de l'Académie des sciences depuis son établissement en 1666

jusqu'à son renouvellement en 1699. Paris, Ins'. Mémoires de l'Académie des Inscriptions de l'Institut (depuis 1813). Paris, JAs.2. Nouveau journal asiatique (1826-35). Paris, JAs(j. Journal asiatique (6« série, 1863 et suiv.).

Paris, Mém. Mémoires de l'Institut de France; sciences mathématiques et physiques. Paris, Mpl. Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions. Paris, Mpr|. Mémoires de mathématiques présentés à l'Académie des Sciences

(1750-86). Paris, N & E. Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. PMg4. The Philosophical Magazine (4th séries). PMg5. The Philosophical Magazine (5th séries). QRw. The Quarterly Review. RAM. Repertorium der literarischen Arbeiten aus dem Gebiete der... Mathematik.

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Rome, AU. Atti delF Accademia dei Nuovi Lincei.

Rsc. Revue scientifique de la France et de Tétranger (fondée par Breguet et Ricliel).

Sédillot, HgA. L. A. Sédillot, Histoire générale des Arabes, éd.; 2 vol. 8», Paris, 1877.

Stockholm, Bih. Bihang till Svenska Akademiens Handlingar.

Stockholm, Ofv. Ofversigt af Akademiens Fôrhandlingar.

Thorn, Mlh. Mittheilungen des Copernicus Vereins.

Todhunter, His. L Todhunter, A history of the mathematical théories of attraction ;

2 vol. 8«, London, 1873. Turin, Att. Atti dell' Accademia délie scienze di Torino.

Unt. Unterhaltungen fur DilettantcMi und Freunde der Astronomie (fondé par Jahn), Venise, Att5. Atti délie adunanze delF Istituto Veneto (5« série). WfA. Wochenschrift fur Astronomie (fondé par Heis), ZKM. Zeitschrift fur Kunde des Morgeniandes. ZMP. Zeitschrift fur Mathematik und Physik (fondé par Schlomilch). ZmU. Zeitschrift fur mathematischen und naturwissenschafllichen Unterricht (fondé

par Hoffmann).

Les abréviations suivantes ont été employées couramment dans le texte :

Bibl. BibIioth(>que. éd. édition, fig. figures, pi. planches. MS. manuscrit. MSS. manuscrits.

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INTRODUCTION.

La bibliographie d'une science étant une sorte de bilan de ses richesses^ ou du moins des matériaux que cette science a possédés dans les différentes phases de son développement y il est assez naturel de jeter ici un coup d'œil d'ensemble sur les caractères successifs de ces éléments de travail. Nos grands traités modernes, remplis de symboles analytiques, ne ressemblent pas aux descriptions cosmographiques du moyen âge. Les poèmes astrono- miques de l'antiquité étaient encore différents; et avant ces poèmes, les représentiitions astrales sur les monuments enregistraient les connaissances primitives des peuples, avec leur mélange d'allégories et de fables. Ce n'est donc pas l'histoire proprement dite de l'astronomie que nous avons le dessein de résumer ici, après Bailly, après Delambre, après Rudolph Wolf et d'autres encore, qui l'ont écrite d'une manière magistrale et avec une plus grande autorité. C'est sur les différents caractères de cette science, dans les différentes époques, que nous voudrions appeler particulièrement l'attention. L'astronomie n'a pas grandi et n'est pas arrivée à son état actuel par un travail isolé et indépendant. Partout et dans tous les temps elle s'est trouvée solidaire du mouvement général de l'intelligence. Ses progrès ne dépendaient pas seulement de ceux des mathématiques et de quelques autres branches d'études. Ses théories ont toujours porté l'empreinte des tendances, des illusions, des erreurs du temps. Elle avançait et reculait avec la société. Elle se liait même, à l'origine, d'une manière très intime, à l'existence pra- tique des nations. Elle s'est ainsi développée en reflétant l'état intellectuel de chaque époque, et à ce titre elle appartient à l'histoire même de l'esprit humain.

La succession des caractères qu'elle a présentés ne lui a pas été particu- lière. C'était le fruit d'une marche générale. L'époque même elle a atteint

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V. ^^.-— -

2 INTRODUCTION.

chez un peuple tel degré, ou réalisé telle conquête, ne dépendait pas unique- ment de ses efforts ; c'était le résultat d'un progrès commun qui avançait la société tout entière. Chaque phase ne pouvait donc venir qu'à son heure et dans le milieu qui lui convenait. Dans l'évolution intellectuelle tout marche avec ensemble^ pendant que tout obéit à un enchaînement.

Ainsi un fait frappant se dégage aujourd'hui du magnifique mouvement scientifique de ces derniers temps, c'est que le développement des différentes branches des connaissances humaines a été successif et non simultané. Tandis qu'il y a des sciences dont l'origine remonte à l'antiquité, il y en a d'autres au contraire qui sont toutes récentes. Chacune s'est constituée et est venue prendre place dans le faisceau général, à un moment donné. Ce travail d'éclosion continue encore. La génération qui nous précède a vu se former, pour ainsi dire sous ses yeux, les sciences géologiques, qui occupent déjà un terrain immense. Nous-mêmes avons assisté à la naissance des sciences biologiques, devenues rapidement si vastes. Ni l'antiquité, ni le moyen âge n'avaient une idée, même éloignée, de la variété des objets aux- quels nos recherches scientifiques s'appliquent. y^ Sans doute il est dans la nature d'une science d'étendre son domaine, et

l'histoire nous montre chacune d'elles grandissant et se perfectionnant. Mais le nombre même des sciences va en augmentant. Dans ce travail successif, rintelligence s'ouvre, l'une après l'autre, des voies précédemment ignorées. On pourrait comparer les connaissances humaines à un arbre, sur lequel des branches nouvelles viennent à pousser tour à tour.

Cette succession nous montre l'expression formelle de l'évolution scienti- fique. Cest le fruit du développement même de nos facultés. C'est la marche logique, persévérante, progressive de l'investigation, chez ce grand homme par lequel Pascal représente la continuité de l'espèce, cet homme « qui apprend sans cesse et qui vit toujours. »

A la fin du siècle dernier et même au commencement du siècle présent, l'ordre qui préside à ce travail de l'intelligence n'était pas assez apparent pour donner l'idée de décrire la série, et d'y insérer en son propre lieu une science déterminée. Mais aujourd'hui les traits fondamentaux de ce déve- loppement commencent à se dessiner. C'est dans ce travail commun et beau- coup plus large que nous allons essayer d'envisager les caractères successifs de Tastronomie. Nous allons regarder cette science comme élément et partie de tout un ensemble d'évolution.

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CHAPITRE PREMIER.

ORDRE SUIVI DANS L'EVOLUTION INTELLECTUELLE.

L'arithmétique la plus ancienne des sciences. La géométrie. Caractère des mathé- matiques. — Les mathématiques appliquées. L'acoustique. L'astronomie. I^ mécanique. L'optique. Les sept arts libéraux. Les systèmes de philosophie. La science des langues et celle de l'histoire. Caractère primitif des sciences d'obser- vation. — Les sciences physico-chimiques. Les sciences géographiques et géologiques. Les sciences anthropologiques. Les sciences biologiques. Les sciences métaphy- siques. — Antériorité des mathématiques chez les divers peuples. Les trois phases de l'astronomie.

L'ordre historique du développement des connaissances humaines a ses lois, qu'il n'est pas impossible de mettre au jour. Les caractères distinctifs des différentes sciences qui se sont tour à tour constituées décèlent les transformations et les progrès de nos facultés d'investigation. Ils fournissent les traits de l'état intellectuel général^ au milieu duquel l'astronomie a grandi et s'est développée. Nous avons donc avant tout à établir la filiation chronologique des différentes branches de nos connaissances^ en partant de la base^ pour voir l'édifice s'élever graduellement par la marche du temps.

L'Arithmétique la plus amienne des sciences. Prenons l'espèce ou l'individu à son point de départ, c'est-à-dire dans un état de complète igno- rance. Les notions ne s'acquerront que par l'instruction, et l'instruction ne se fait pas simultanément dans toutes ses parties. Ce que le sauvage et l'enfant apprennent avant toute autre chose, c'est à compter. Les notions de nombre font l'objet du premier enseignement proprement dit et sont les premières systématisées. Dans l'ordre chronologique, l'arithmétique est donc la première science aussi bien pour l'hisloire que pour l'individu.

Tout confirme d'ailleurs cette priorité. Les peuplades les plus sauvages ont déjà une numération, et celle-ci s'étend d'autant plus que ces peuplades s'élèvent davantage au-dessus de l'état primitif. Les premières opérations sur les nombres, pour les augmenter ou les diminuer, sont pratiquées par les divers peuples longtemps avant que ceux-ci sortent de l'étal de barbarie.

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4 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

Dès Faurore de la civilisation, le calcul numérique forme les éléments d'une première science, grâce à laquelle on suppute le règlement des biens, la succession des jours, la marche des événements et des années.

Ce qu'il y a de commun et de naturel, pour ne pas dire de vraiment nécessaire, dans ce premier pas, est parfaitement marqué par la généralité de la numération décimale '. On connaît à peine sur ce point deux ou trois exceptions. Les nombreuses peuplades indiennes du Nouveau Ontinent, les insulaires des archipels isolés de l'Océanie, les tribus nègres de l'Afrique dont on a pu s'approcher jusqu'ici comptent par dix, ou au moins par cinq. La généralité de ce fait indique une communauté dans la cause. Or cette cause ne pouvant résider dans un accord ou convention que la séparation des peuplades rendait impossible, il faut la chercher dans notre nature. On compte par cinq ou par dix, disait déjà Aristote ^, parce qu'on commence à compter sur les doigts. C'est, en effet, le geste naturel. Dans un grand nombre de langues le mot cinq est le mot main et le mot dix est formé de deux mains ^ Quelques peuples, comme les Esquimaux du Groenland, qui vont jusqu'à vingt avant de recommencer, comptent d'abord sur les doigts, puis sur les orteils *.

Telle est donc l'origine de la numération naturelle. Les nations, en se civilisant, ont toutes continué à suivre la numération décimale, même les Chinois qui l'emploient à côté de leur système binaire ^. Les Grecs se ser- vaient d'une série de caractères pour les unités, d'une autre série pour les dizaines, d'une autre encore pour les centaines, et ainsi de suite. Ils avaient donc non seulement une numération parlée qui était décimale, mais aussi une numération écrite à base dix. Nous ne possédons de plus que le principe de position, qui fut imaginé par les Hindoux, peut-être par les Thibétains ^

L'Arithmétique ou science des nombres a fait d'ailleurs, dès l'antiquité, des progrès très considérables. Non seulement ce que nous appelons les

1 Hervas, Aritmetica di quasi tutte le nazioni conosciule, dans son Idea del universo, t. XiX, 1785, p. 5. 2 AristoteleSy Problemata ; lib. xv, quaest. 3. 3 Prichard, Researches into the physical history of mankind, 3"* éd. (la dernière donnée par Fauteur) ; vol. V, 1847, p. 30 et 31. 4^ Prévost d'Exilés, Histoire générale des voyages, éd. 4**, t. XIX, 1770, ^ Histoire du Groenland, liv. m, ch. 6; Hervas, ouvr. cité, p. 93\ A. de Humboldt, Vues des Cordillères, t. II, 1816, p. 230. Comparez Polt, Die quinàre und vigesimale Zâhlmethode bei Vôlkern aller Welttheile, 1847.— » Williams, The middle kingdom, 3"* éd., New York, 1851 ; vol. I, p. 496. 6 Georgi [us], Alphabetum libetanum missionum apostolicarum, 1762; cap. xxiii, p. 637. Il paraît que les Étrusques étaient aussi arrivés, de leur côté, au principe de la valeur de position {A. von Humboldt, Kosmos, vol. II, 1847, p. 263 [Cosmos, vol. II, 1848, p. 276]).

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ORDRE SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 5

opérations fondamentales était pratiqué et réduit en procédés méthodiques^ mais on peut voir dans l'ouvrage grec de Diophante, et dans ceux de Brah- megupta * et de Bhascara ^ dans Flnde^ avec quelle pénétration et quelle habileté on traite déjà les questions de nombres, jusque dans les problèmes indéterminés, dans l'enfance scientifique des peuples.

De l'exemple de ses doigts, de celui des cailloux qu'il rangeait à terre, ou des animaux qu'il comptait dans son troupeau, l'homme était passé à la notion d'unités abstraites, et c'est sur les combinaisons de ces unités entre elles qu'il avait construit, par un travail exclusivement mental, la première et la plus ancienne des sciences, l'Arithmétique.

La Géométrie. Après la notion de nombre, celle qui se présente immé- diatement est la notion de figure. L'enfant et le sauvage, lorsqu'ils savent à peine compter jusqu'à dix, distinguent déjà les corps d'après leur forme. Les mots « rond, carré, pointu » appartiennent au vocabulaire des langues les plus primitives et les plus pauvres. Dès Page de la pierre, les principales figures géométriques sont familières à Fhomme, et Ton en trouve de cette époque qui ne sont pas grossièrement tracées. Mille objets connus en offraient des modèles. Les arbres ou plutôt leurs sections sont circulaires, les blocs de calcaire se détachent en parallélipipèdes, les cellules des abeilles sont hexa- gonales, les minéraux cristallisés donnent l'idée de différents solides. Ces figures sans doute ne sont pas parfaites. Dans la section d'un arbre à travers corps, tous les poinis de l'écorce ne sont pas rigoureusement à une égale distance d'un point intérieur. Mais c'était simplifier d'imaginer cette éga- lité et de créer ainsi le cercle géométrique.

Aussi la Géométrie est-elle la plus ancienne des sciences après l'Arilhmé- lique. De même qu'on avait considéré en Arithmétique des nombres abstraits, de même on traita en pensée des figures abstraites, et la Géométrie fut con- stituée.

Nul ne conteste que cette science n'ait pris de bonne heure un très remar- quable développement. L'ensemble des propositions et des théories, qui ont été en quelque sorte codifiées par Euclide, n'a pas pu être l'œuvre d'un homme ni d'un siècle. Il a fallu une longue suite de travaux, dont Torigine se perd dans les temps préhistoriques, pour établir toutes ces relations, qui s'appliquent non seulement aux figures planés, mais aux solides, et parmi ceux-ci jusqu'aux corps ronds.

L'œuvre des géomètres de l'antiquité a réellement quelque chose de grand.

^ vif siècle. « Xlf siècle.

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INTKODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

Les Coniques d'Apollonius contiennent toutes les propriétés importantes de ces courbes, et la quadrature de la parabole par Archimède fait encore Fobjet de notre admiration et reste comme un des plus beaux triomphes de syn- thétique déduction. Toutes ces propositions s'appuyaient sur des raisonne- ments d'une rigueur parfaite et d'un enchaînement qui a quelque chose de merveilleux. « Celui qui est en état de comprendre Archimède et Apollonius, disait Leibnitz, a moins d'admiration pour les découvertes des plus grands hommes des temps modernes ^ k>

Caractère des Mathématiques. Les anciens Grecs possédaient donc, dans la théorie des grandeurs et des figures, un corps de science imposant, auquel ils donnèrent le nom de Mathématiques. Cette branche de recherches s'est sans doute beaucoup étendue plus lard, surtout dans le domaine de l'analyse et de la géométrie supérieure. Mais ce que les anciens en avaient formé consti- tuait un ensemble déjà fort étendu de notions inébranlables, au-dessus de la critique, auxquelles nous n'avons eu rien à corriger.

Si considérable qu'ait été cette création, il est à remarquer cependant que les géomètres prennent leur sujet exclusivement en eux-mêmes. Ils raison- nent sur les définitions qu'ils se donnent en pensée; leurs propositions sont un idéal. Le caractère purement subjectif de ces sciences en rend l'étendue essentiellement limitée. L'histoire de leur développement vient l'attester. Quel que soit le champ qu'ils aient ouvert, les rnathématicions y ont trouvé un terme. Dans l'élude des coniques, les anciens géomètres avaient à peu près tout aperçu; les modernes, dit Chasies 2, ont à peine ajouté aux travaux d'Apollonius de Perge. A la naissance de l'analyse, lorsqu'il s'est agi de la résolution directe des équations du deuxième, du troisième et du quatrième degré, ceux qui avaient ouvert le chemin n'ont guère laissé à faire à leurs successeurs. « Les premiers succès des analystes italiens, dans cette voie nouvelle, paraissent avoir été, dit Lagrange, le terme des découvertes qu'on y pouvait faire ^ »

Si les Mathématiques étaient exclusivement subjectives, elles n'exigeaient aussi qu'une seule opération de l'intelligence, la déduction. H ne s'agissait même pas de rechercher, de discuter, d'assurer la base de cette déduction.

* « Qui Archimedem et Apollonium intelligit, recentiorum summorum virorum inventa parcius mirabitur. » (Leibnitius, Opéra, 1768; t V, p. 460.) 2 Chasies, dans les Mémoires couronnés de FAcadémie de Bruxelles, série 4**; t. XI, 1837, p. 20. 3 Lagrange, dans les Mémoires de FAcadémie de Berlin ; année 1770, p. 135. Reproduit dans ses Œuvres, t. lU, 1869, p. 206.

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ORDRE SUIVI DANS L*ÊVOLUTION INTELLECTUELLE. 7

puisque le mathématicien ia créait en pensée^ par définition. Il n'avait à mettre en œuvre qu'une partie de nos facultés d'investigation. H lui suffisait de posséder ces seules facultés qui lui étaient essentielles. Aussi Montucla fait-il la remarque bien caractéristique que^ dans tous les temps^ parmi les hommes qui se sont distingués dans la culture des Mathématiques et dont il passe en revue les travaux dans son Histoire^ « il y en a toujours eu un grand nombre dont la sagacité ne sortait pas du domaine géométrique. »

Nous pouvons à présent nous expliquer pourquoi les Mathématiques se forment les premières. C'est évidemment parce qu'elles n'exigent pas encore un développement intégral des facultés d'investigation : elles dépendent de la seule déduction. Nous verrons tout à l'heure que les sciences objectives réclament des opérations mentales plus nombreuses et plus variées^ auxquelles l'intelligence humaine ne s'est livrée que par degrés.

Lorsqu'on s'est engagé dans cette voie nouvelle, on s'est borné d'abord à prendre, dans le monde extérieur, quelques faits très simples, qui se rappro- chaient dans leur forme des définitions des Mathématiques, et sur lesquels on pouvait baser immédiatement les déductions de l'Arithmétique et do la Géo- métrie. On nomma ces sciences les Mathématiques appliquées, tellement elles rappelaient le type des Mathématiques proprement dites ou pures. Celles-ci montraient elles-mêmes une tendance croissante dans cette direction. Les périodes établies par un récent historien de la Géométrie ' nous représentent cette science préoccupée uniquement, à Torigine, de théorèmes spéculatifs; plus tard elle tient compte des rapports de grandeur, comme dans la recherche d'Archimède de la relation numérique entre la circonférence du cercle et son diamètre; puis à la fin le besoin d'appliquer prend le dessus et la trigonométrie se constitue.

Les Mathématiques appliquées. Quand les applications elles-mêmes sont devenues l'objet principal, nous voyons s'élever, à la suite des Mathé- matiques pures, la Mécanique, qui n'a considéré pendant longtemps que l'action d'une seule force, ou tout au plus de deux forces à la fois. Nous voyons l'Astronomie partir de l'admission de mouvements purement circu- laires, que l'on combinait entre eux par des méthodes géométriques. Nous trouvons enfin l'Acoustique, première application savante de l'Arithmétique, dont les raisonnements s'effectuaient pour ainsi dire uniquement sur le nombre des vibrations.

^ Maximilieti Marie, Histoire des sciences mathématiques et physiques, t. 1, 1883.

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8 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

U Acoustique. Si Ton prend Tordre historique de formation, c'est PAcoustique qu'il faut citer la première parmi les trois sciences que nous venons de nommer. Elle remonte aux expériences des pythagoriciens sur les vibrations, les plus anciennes expériences, dit Cuvier ^, dont le souvenir soit conservé dans l'histoire du développement des connaissances humaines. On avait une idée correcte de la nature du son et par suite de la cause des échos ^. Pythagore, Platon, Aristote savaient que la voix n'a pas de corps, qu'elle est seulement, suivant leur expression, le résultat d'un battement ^. On avait déterminé, à l'aide des longueurs de la flûte et des poids du mono- corde, le nombre proportionnel des vibrations, non seulement dans le cas de l'octave, mais pour les différentes notes de la gamme. On appelait cette étude l'Harmonique. Elle était entre les mains des mathématiciens; Euclide et Ptolémée nous en ont laissé des traités. On la nomma un peu plus tard la iMusique, en la confondant avec l'art musical, dont elle n'était que la théorie acoustique. Il faut examiner dans les sources les travaux des Grecs sur cette ancienne branche de recherches, pour se faire une juste idée de la forme systématique et scientinque qu'ils lui avaient donnée. C'était une des appli- cations, bien que la plus simple de toutes, des Mathématiques.

L'Astronomie. A l'époque l'on était arrivé à considérer le son comme le résultat d'une vibration, le spectacle du ciel avait certainement frappé l'attention des hommes. Une première Astronomie était née. On avait nommé les constellations; mais la description de la sphère, tout imagée de héros et de monstres, n était pas véritablement de la science. L'Astronomie ne commença à présenter un corps de doctrine, formant un ensemble de déductions, qu'à l'époque le mouvement diurne d'abord et plus tard celui des planètes furent considérés par les méthodes géométriques. Les plus anciens traités grecs qui nous restent, ceux d'Autolycus, se rapportent précisément à la révolution diurne de la sphère. Ils sont du quatrième siècle avant liolre ère. On peut donc dire qu'à cette époque, et probablement dans un temps déjà plus ancien, l'Astronomie était constituée.

La Mécanique. La Mécanique, dernière branche des Mathématiques appliquées parmi celles qui remontent à l'antiquité, ne s'est formée qu'un peu plus lard. Aristote n'avait pas encore une seule idée mécanique dis-

^ G. Cuvier, Cours d'histoire des sciences naturelles, 1841; part. I, p. 96. 2 Aristoteles, De anima; lib. ii, cap. 8. ^ Plutarchus, De piacitis philosophorum ; lib. iv, cap. 20.

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ORDHË SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 9

tincte ^ Lagrange appelle Archimède^ qui était du troisième siècle avant Fère vulgaire^ « le créateur de la Mécanique de Tanliquité ^. » Les théories élémentaires de la statique et de Fhydroslatique ont composé les commen- cements de celte branche des connaissances humaines. Mais les développe- ments ont été tardifs. A la fin de Fépoque arabe^ Alhazen avait donné la théorie des forces parallèles et étudié l'accélération de la chute des corps. Toutefois c'est seulement dans les « Principes de l'équilibre et du mouve- ment » de Simon Stévin ^, antérieurs de quelques années au traité de Mécanique de Galilée^ qu'on trouve le plan incliné^ la théorie des actions obliques et une considération générale et systématique des forces. Il est donc constant que si l'origine de la Mécanique est d'une certaine ancienneté^ cette science est pourtant principalement moderne.

L'Optique. On peut en dire autant^ avec plus de raison encore, d'une dernière branche des Mathématiques appliquées, l'Optique, qui n'avait pas marché de pair avec l'Acoustique. Les Grecs discutaient pour savoir si, comme l'avaient dit Démocrite et Épicure, les rayons sortent des objets, ou bien s'ils émanent de l'œil, comme le soutenait Hipparque, ou bien encore s'ils partent des deux côtés à la fois pour se réunir en route, comme le prétendait Platon ^. L'ouvrage que nous a laissé Ptolémée sur l'Optique ne traite pour ainsi dire que de certains phénomènes de réfraction et montre combien celte science, alors toute naissante, était bornée. Les faits n'ont pas été rattachés entre eux, de grandes lois n'ont pas été établies, avant l'époque de Huygens, de Newton, de Snellius et de Descartes. Aussi, dans l'antiquité, l'Optique n'était-elle pas enseignée comme science distincte.

Les sept Arts Libéraux. Le travail de constitution scientiOque dont nous sommes redevables aux anciens s'arrêtait aux premières branches que nous venons de nommer. Au delà, il n'y avait plus qu'incertitude, désac- cord et systèmes qui se combattaient. Aussi ces premières connaissances, renfermant ce qu'on savait alors des Mathématiques pures et appliquées, avaient-elles reçu la qualification de sciences exactes. On ne pouvait mieux exprimer qu'elles composaient un ensemble de notions positives, acceptées désormais sans conteste, ni mieux marquer en même temps l'absence de

^ Whewell, Historj' of the inductive sciences, 1837; vol. Il, p. 39. "^ Lagrange, Méca- nique analytique; éd., 1811 ; t. l, p. 23. 3 Parus en 1586. * Plularchns, De placitis phiiosophorum; lib. iv, cap. 13.

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10 INTRODLXTION. CHAPITRE PREMIER.

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toute autre science constituée^ en dehors de ce champ déOni. Car les notions qui ne peuvent se prévaloir d'exactitude ne composent pas des sciences à proprement parler. Les Mathématiques existaient seules alors, dans le domaine des connaissances fixes et établies, et seulement il y avait quelque chose d'exact.

La séparation est restée longtemps au même point. Elle avait reçu une sorte de consécration officielle, dans les universités de la Renaissance, par la division en deux classes des « sept arts libéraux » qu'on y enseignait. Dans une première classe, le quadrivium, Oguraient l'Arithmétique, la Musique (comprenant la théorie acoustique de la gamme et des accords), la Géométrie et l'Astronomie. C'étaient les quatre sciences mathématiques, les quatre sciences exactes du temps. Le caractère des matières qui composaient le trivium était bien diiïérent. On comprenait sous ce nom la Grammaire, la Dialectique et la Rhétorique. Au lieu de l'accord des opinions, du consente- ment commun dans les propositions établies par la science, on trouvait ici la pluralité des écoles, l'opposition des systèmes et la dispute. Il s'agissait de sciences qui n'étaient pas complètement formées.

Il est resté quelque chose de cette distinction dans l'opposition de carac- tère qui subsiste entre nos facultés des sciences et celles des lettres et de philosophie. Mais par- dessus tout on ne peut manquer d'être frappé de ce qui faisait défaut, comme étendue^ à cet enseignement, comparé à celui du XIX* siècle. Dans ce programme, il n'y avait rien de plus qu'on ne trouvait dans les écoles latines de la décadence '• La science de la Terre sous toutes ses faces avec l'histoire de notre globe, l'histoire naturelle, la science de la vie, domaines immenses aujourd'hui, n'avaient pas alors de place ni même de nom. Combien de flambeaux attendaient encore, pour s'allumer, leur Prométhée !

Les systèmes de Philosophie. Parmi les objets auxquels s'était appli- quée de bonne heure l'activité humaine, il ne faut pas oublier cependant la Philosophie, qui est très ancienne. Le désir et la puissance de raisonner sont précoces dans l'homme. Il n'y a pour ainsi dire pas de tribu sauvage qui, sur les bases les plus légères, n'ait élevé quelque système de théologie et de cosmogonie. Dès les premiers âges de la civilisation, les écoles philoso- phiques abondent et épuisent en peu de temps, comme les mathématiciens, les conceptions diverses que l'imagination leur fournit.

1 Les c< sept Arts Libéraux » sont déjà énumérés au siècle par Martianus CapellUf dans ses Nuptiae philologiae etMercurii.

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ORDRE SUIVI DANS l' ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 11

Le lien entre les philosophes et les géomètres est si intime qu'on trouve les mêmes noms^ les mêmes hommes^ dans les deux carrières. C'est aux philosophes de la Grèce, à Pythagore entre autres et à Platon, qu'on doit la démonstration de propriétés importantes des figures. De part et d'autre, en effet, c'est la même opération mentale, la déduction, qui est mise en œuvre, et celle-là seulement.

Les données des anciens philosophes étaient prises dans l'esprit, comme celles des mathématiciens; elles correspondaient aux définitions et servaient comme celles-ci à élever un édifice, rigoureusement déduit peut-êlre des prémisses, mais aussi idéal qu'elles. C'est par suite de ce caractère subjectif que les systèmes de philosophie ont promptement épuisé les déductions qu'ils tiraient de certaines conceptions fondamentales ; c'est pour cette raison que les modernes n'ont plus rien trouvé dans cette voie qui fût absolument neuf et qu'on a pu dire nihil novi sub sole. En effet, parmi les philosophes, les mêmes controverses sont reprises, presque dans les mêmes termes, de siècle en siècle. Les questions en litige aujourd'hui sont celles qu'on agitait au moyen âge et chez les Grecs : l'origine du monde, l'existence et l'immorta- lité de l'âme, la liberté de l'homme, le critérium du vrai.

Les systèmes de philosophie ne nous découvrent donc, comme les mathé- matiques, qu'un tableau purement subjectif. C'est à cause du caractère tout spéculatif de ce tableau que Pascal disait : « La géométrie est le plus haut exercice de l'esprit, mais en même temps le plus inutile; elle est bonne pour faire Fessai non l'emploi de noire force K » Mais en philosophie, comme les conceptions premières étaient susceptibles d'une grande variété, il y avait un nombre considérable de systèmes.

Pourquoi, pourrait-on dire, si les deux sciences sont parallèles, n'exislc-t-il pas plusieurs géométries? Pourquoi les mathématiques sont-elles plutôt des sciences exactes que les philosophies? A ces questions on répond qu'il y a, en effet, plus d'une géométrie. Quelques savants cultivent des géométries « non euclidiennes, » Ton part de conceptions diverses, toutes spécula- tives, par exemple de surfaces qui vont en se déformant, ou de longueurs dont l'unité de mesure varie, ou même d'un espace à quatre dimensions. D'un autre côté, un système de philosophie peut être aussi exact qu'un sys- tème de géométrie, par rapport aux prémisses d'où il est déduit. La question est de savoir s'il donne lieu à une application dans la nature. 11 y a une

< Pascal, lettre à Fermât du iO août 1660, dans ses OEuvres complètes, 2 vol. 8% Paris, 1860; t. Il, p. 409.

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13 INTRODUCTION, CHAPITRE PREMIER.

géométrie qui est susceptible d'application : c'est celle d'Euclide et des anciens, qui est pour cette raison la géométrie par excellence, la géométrie dont Texaclitude s'étend dans Tobjeclif. Existe-t-il une philosophie qui se prête, d'une manière semblable, à l'intelligence du monde extérieur?

Depuis Thaïes et les ioniques jusqu'aux pères de l'Église chrétienne, on a compté au moins vingt écoles philosophiques distinctes K Chacune pré- tendait que le système enseigné par elle était un miroir de la nature. Nulle de ces prétentions contradictoires ne réussissait cependant a se faire accepter au-dessus et à l'exclusion des autres. C'est donc que nulle part la conformité avec l'objectif n'était frappante, ni fixement établie.

En Astronomie, nous trouvons des cercles, des ellipses, des sphères, au moins très approchés, dont la géométrie nous donne les propriétés. La Méca- nique présente à chaque pas des relations qui se traduisent par des fonctions circulaires. Mais le monde qui nous entoure ne nous met pas en contact avec des monades ou des éons. Jamais l'observation n'a rencontré rien qui signalât les quidités des réalistes, ni la plérôma ou Xacamoth de Valentin. Jamais spiration n'a été constatée sous nos yeux. Les astres roulent au-dessus de nos têtes, sans frapper nos oreilles de l'harmonie des sphères ni des concerts célestes des séraphins. sont \e pyriphlégét/ioa et Yempyrée? Avons-nous besoin enfin, pour élever nos troupeaux et cultiver nos moissons, de recourir à Vâme de la Terre ?

Le côté pratique, l'adaptation objective, manquait donc à tous les systèmes des philosophes. H y avait des mathématiques appliquées, mais il n'y avait pas de philosophies applicables. Tout restait ici spéculatif; les déductions dépendaient uniquement des définitions. Chaque système avait les siennes, d'où venaient la contradiction et la dispute. C'est pourquoi ces matières étaient rejelées dans le trivium des anciennes universités. Elles appartenaient à la Dialectique, « haec pars dialectica sive disputatrix, »> suivant la quali- fication dont se sert Quintilien \

La science des Langues et celle de F Histoire. La recherche des con- naissances objectives exige, en effet, un acte différent de la déduction; elle nécessite la mise en jeu d'une nouvelle faculté d'investigation, celle qu'on appelle l'observation. Longtemps l'homme demeure passif aux impressions

^ Les écoles ionique, italique, éléatique, atomistique, sophistique, cyrénaïque, cynique, de Mégare, érétriaque, péripatéticienne, platonicienne, stoïcienne, épicurienne, sceptique, éclectique, juive, gnostique, néo-platonicienne, empirique, des pères de l'Église. '^ Quintilianus , De institutione oratoria; lib. xii, cap. 2.

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ORDRE SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 43

qui lui viennent du dehors. Il les reçoit avant de travailler à les recueillir. L'enfant entend les sons avant de mettre son attention à écouter. Sa pre- mière observation proprement dite a pour objet le langage. Puis, quand sa mémoire commence à grandir et que son intérêt à l'égard de ce qui l'entoure s'éveille, sa seconde observation est celle des événements qui passent et qui, dans le sens le plus général, forment l'Histoire.

La Grammaire, comptée comme la Dialectique dans le trivium^ était la connaissance du langage en tant que fait observé. Quant fi la Rhétorique, qui enseigne à bien dire, ce n'est pas, à proprement parler, une science, mais un art, si nous regardons, avec Whately, une science comme un faisceau de principes généraux qu'il s'agit de connaître, un art comme un ensemble de préceptes particuliers réglant ce qu'il faut faire ^ Avec la Grammaire comme donnée et la Rhétorique comme exercice, le trivium était complété.

Ce qu'il est intéressant de considérer, c'est le premier emploi de la faculté d'observation, dans l'élude d'abord purement matérielle des langues, et sur- tout en ce qui touche la réunion des souvenirs et la narration des événe- ments qui forment l'histoire.

De même que l'enfant apprend la langue maternelle, l'homme fait a toujours été capable d'apprendre des langues étrangères. Dans l'antiquité, les peuplades limitrophes se comprenaient mutuellement. Une foule de rela- tions font d'ailleurs mention d'interprètes. Sur les frontières on parle souvent deux langues, et Barth a trouvé dans la Nigritie une tribu, placée sur les confins communs de trois nations, qui faisait un usage courant des trois langues de ses voisins ^.

xMais cette connaissance en quelque sorte mécanique du langage, celte pure constatation, conduit tout au plus à la Linguistique, qui est un simple relevé de faits. La Philologie exige un autre travail d'investigation et nous ne la verrons se former que dans les temps modernes.

Le peu d'exactitude que l'homme primitif met à répéter les mots, ou même à conserver les formes grammaticales qu'il a reçues de ses prédécesseurs, est attesté par la rapidité avec laquelle les idiomes s'altèrent lorsqu'ils ne con- stituent pas des langues écrites. Chez les peuples illettrés, la multiplicité des dialectes, et les changements de vocalisation, de place en place et pour ainsi dire de village en village, sont un signe du peu de rigueur que l'homme attache d'abord à l'observation.

* « A science consists of gênerai principles that are to be known ; an art, of particular rules for somethîng that is to be done. » (Whately, Eléments of rhetoric, 1828.) 2 Barth, Travels and discoveries in North and central Africa, 1857 ; vol. lll, ch. 62.

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U INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

Mais c'est surtout dans la conservation des faits historiques qu'on peut juger de la faculté d'observation dans ses commencements. Le plus simple examen montre combien l'admission des données se faisait légèrement^ sans critique et sans contrôle. Chez toutes les nations^ la première époque de l'histoire a un caractère absolument fabuleux. En Egypte^ dans l'Inde^ en Chine, les premières dynasties, avant les rois mortels, venaient du Soleil et de la Lune. Dans ces anciens temps, les poètes écrivaient l'histoire, et l'on peut dire que les facultés d'imagination et d'observation n'étaient pas nette- ment séparées. Plus lard encore, les discordances des historiens, les faits invraisemblables recueillis par les chroniqueurs, les contes de toute espèce dont les narrations sont d'autant plus mêlées qu'elles sont plus anciennes montrent assez ce qui manque aux premiers hommes, envisagés comme observateurs.

Caractère primitif des sciences d'observation. Si nous rappelons rapide- ment ces faits bien connus, c'est que les mêmes caractères, apparemment pa? les mêmes causes, ont marqué les commencements de l'observation scienti- fique comme ceux de l'observation historique. Les premières sciences objec- tives enregistraient des faits observés ou prétendument observés. Comme la première histoire, elles étaient essentiellement narratives. Comme l'histoire elles commençaient aussi par une série de fables et d'exagérations.

L'observation immédiate ou personnelle n'est jamais d'ailleurs qu'une bien petite partie de l'observation totale. La connaissance que l'enfant acquiert des faits extéricui's est empruntée d'abord presque tout entière au témoignage des autres, à l'autorité. Ayant conscience de ce qu'on pourrait appeler sa nouveauté, il puise d'abord à la source de ceux qui l'ont précédé et qui ont pu observer .et connaître avant lui. Nous le voyons accepter les faits de toutes mains, sans les examiner, sans les trier, sans soupçonner même qu'ils soient d'une valeur inégale. Accueillant les dires inexacts des négligents, les exagérations des conteurs, les erreurs des maladroits, les mensonges des imposteurs, le premier tableau qu'il se fait du monde extérieur ressemble à ces figures déformées qu'on voit dans certains miroirs. Aussi, lorsqu'il se décide à observer par lui-même et qu'il met de la critique dans ses obser- vations, arrive-t-il un jour à la conclusion que tout ou presque tout est à recommencer.

Bien que l'homme soit frappé de bonne heure par des impressions d'origine extérieure, il n'est porté cependant vers l'observation positive et systématique qu'après l'avoir été vers le raisonnement. Ce fait est attesté non seulement par l'antériorité des mathématiques et de la philosophie sur

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ORDRE SUIVI DAMS l'éVOLUTION INTELLECTUELLE. 15

les sciences physiques^ mais aussi par Tempressement qu'on a toujours mis dans ces dernières sciences à conclure prématurément.

On n'a pas encore de faits^ ou Ton n'en a qu'un bien petit nombre^ et l'on élève déjà système sur système. On organise un univers complet dans la pensée. On fait sortir le monde entier soit de l'eau^ soit du feu; les quatre éléments produisent tout à volonté^ en se convertissant les uns dans les autres. Le ciel se remplit de sphères de cristal ; les plantes sont inspirées du nous qui les anime K C'est l'époque de la déduction au delà des faits.

On attache d'ailleurs au début si peu d'importance aux observations qu'elles demeurent purement et simplement accidentelles. On s'émeut des éclipses et de l'apparition des plus brillantes comètes; mais il faut une civl* lisation déjà avancée pour y porter une attention intentionnelle et en tenir registre. On voit passer une variété d'animaux^ de plantes, de roches; mais on ne s'attache pas à les regarder de près ni à les retenir. La période des études positives ne commence réellement, pour une science, qu'au temps l'observation, de passive qu'elle était d'abord, devient actiye. C'est alors qu'on en reconnaît les conditions et les difficultés, et que la critique, aussi indis* pensable dans les sciences proprement dites qu'elle est nécessaire en histoire, se trouve fondée.

Les sciences physico-chimiques. Dans l'antiquité, les sciences physico- chimiques et les sciences naturelles n'étaient pas encore entrées dans cette période : elles restaient à l'époque fabuleuse. La physique des anciens était un véritable tableau de prodiges. C'était la magie, qui avait, dit-on, été révélée par les anges à Salomon, et la magie est alliée à la philosophie \ Les principes du chaud, du froid, du sec et de l'humide jouaient tous les rôles que l'imagination se plaisait à leur assigner. En chimie, la vieille idée chinoise de la transmutation des substances, reprise par Geber dans un moment malheureux, avait conduit aux illusions bizarres de l'alchimie. Observation superficielle, erronée, fantasque, et déduction prématurée et au delà du fait, tel a été longtemps le caractère de ces sciences.

On entrevoit seulement, pendant l'époque arabe, le commencement de

^ Aristoteles, De plantis; lib. i, cap, 1.

^ Denn, wo Gespenster Platz genommen, Ist auch des Philosoph willkommen.

[Goethe, Faust; Th. U, Act. u, Eintr. S.

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16 INTRODUCTION. CHAPITUE PHEMIER.

robservation positive. Albirouni^ plus exaclement nommé Abou-Rihân, constate et détermine la difTérence des pesanteurs spécifiques. Âihazen reconnaît la pesanteur de Tair et les efiels de la capillarité. Razès donne son attention à la fermentation alcoolique. Geber lui-même^ malgré ses entraînements^ nous laisse une série d'observations positives remarquables^ dans lesquelles il aperçoit que la calcination^ c'est-à-dire Toxydation^ augmente les poids.

Pourtant ce travail de recherches préliminaires a marché lentement, même dans ses parties fondamentales et les plus importantes. Jean Rey a reconnu que les corps s'unissent en proportions définies^ il y a seulement deux cent cinquante ans, et le siècle actuel était commencé quand Rumford a montré que la chaleur n'est pas une substance.

Ce n'est pas d'ailleurs la seule constatation des faits, si sobrement et si exactement qu'ils soient observés, qui constitue une science objective. Bornée à ce seul enregistrement de notions détachées, une pareille science n'est encore que dans une période préparatoire. Gomment ces faits se lient-ils entre eux et quelles en sont les causes? Ici une nouvelle o|)ération doit être mise en œuvre, l'induction. Il s'agit d'entrevoir, d'après les observations, une loi générale, embrassant un ordre de phénomènes, puis d'examiner, par nombres et par mesures, comment les phénomènes sont représentés par cette loi. Hipparque faisait de l'induction lorsqu'il attribuait un déplacement aux nœuds de l'écliptique et qu'il comparait à cette théorie les changements des longitudes. Copernic a conçu par induction le système planétaire, et Kepler la figure des orbites, figure contrôlée de point en point par l'observation. C'est lorsqu'une science objective est mûre pour l'emploi de ces fils conduc- teurs, et pour la vériOcation de ces idées lumineuses, qu'elle devient induc- tive. Jusqu'à ce qu'elle soit entrée dans cette nouvelle phase, elle n'est |)as complète, et l'on voit ainsi combien d'opérations mentales une pareille science exige de plus que les mathématiques et les philosophies.

Or à quelle époque les physiciens ont-ils commencé à formuler des lois qu'ils comparaient avec l'expérience? Ce fut quand Boyie et Mariotte étu- dièrent la compressibilité de l'air, quand Snellius confronta une longue suite d'angles d'incidence avec les angles de réfraction correspondants, quand Huygens pénétra les premiers secreLs de la double réfraction. La physique, comme science complète, comme science inductive, est donc relativement moderne. La chimie l'est encore davantage. Elle eut, au commencement du XVlll'' siècle, une première théorie générale, celle du phlogistique de Stahl; mais cette théorie faillit à satisfaire aux données. Ce fut seulement en i774 que Lavoisier put tout coordonner à l'aide de ce principe qu'il existe

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ORDRE SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 17

un nombre défini de substances simples^ toujours persistantes^ qui ne se changent pas les unes dans les autres ^

Si donc^ pour la physique et la chimie^ on peut faire remonter aux Arabes la période d'observation positive^ il faut reconnaître en même temps que la période inductive^ celle qui donne à la science son caractère complet^ est toute moderne.

Les sciences physico*chimiques sont cependant^ après Tastronomie, les premières sciences inductives qui se sont constituées. On ne conteste pas qu'elles ne présentent aujourd'hui un ensemble déjà considérable de faits exactement observés, sainement interprétés, et un corps de principes, véri- Gés par Texpérience de chaque jour et désormais à Fabri de la critique. Elles ont, au moins dans une partie de leur champ, un caractère positif, un carac- tère d'évidence, qui les a fait passer à l'actif de nos connaissances.

Les sciences géographiques et géologiques. Les sciences qui, ensuite, ont pris pied sur un terrain solide sont celles qui ont pour objet l'étude du globe. Chaque peuple a décrit de bonne heure les pays étrangers qui l'entou- raient ; mais il serait superflu de rappeler combien ces descriptions sont restées longlemps fabuleuses. Les géants, les pygmées, les centaures, les cyclopes et les arimaspes à un œil, les peuples sans langue ou sans tète garnissaient ce monde chimérique. Jusqu'au siècle dernier, les colons espagnols plaçaient aux sources de l'Orénoque le féerique El Dorado et Ponce de Léon a décou- vert la Floride en allant à la recherche de la Fontaine de Jouvence.

Il est vrai que la géographie mathématique, qui détermine par des obser- vations célestes la position des lieux sur le globe, remontait chez les Grecs à Eudoxe de Cnide, et par conséquent au IV® siècle avant notre ère. Mais cette détermination appartient proprement à l'Astronomie et doit être rangée à ce titre parmi les mathématiques appliquées. Ce sont les astronomes et les géodésiens qui (ixent les positions des lieux, pour les fournir aux géo- graphes. Ceux-ci ne sont arrivés que lentement à nous donner des descrip- tions exactes des différentes contrées. La géographie physique n'a pas de représentant sérieux avant Varenius; et il n'y a pas un siècle qu'on a institué des observations suivies pour assigner le climat des principales régions.

Lés anciens géographes ne s'occupaient pas de la constitution du sol. Aussi la Géologie est-elle absolument moderne. On trouverait tout au plus chez les Arabes, en particulier dans Avicenne, quelques réflexions sur la nature des

* L(Woi8ier, Opuscules physiques et chimiques, 1777. Comparez Stas, dans le Bulletin de l'Académie de Belgique, série, t. L, 1880, p. 391.

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18 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

actions physiques qui ont produit les reliefs du globe. Mais, au lieu de chercher par Tobservalion, on cherchait par le raisonnement.

Aussi longtemps que Texamen des couches de la terre avait été superficiel et celui des fossiles accidentel^ le grand livre aux feuillets de pierre qui con- tient les médailles de Thistoire du globe était demeuré muet. On était si loin de penser que ces recherches fussent de nature à faire l'objet d'une science particulière que le nom même de la Géologie n'existait pas^ et qu'il ne figure encore ni dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert \ ni même dans la Cyclopaedia de Chambers revisée par Rees -.

Le siècle qui nous a précédés n'était pas sorti des nombreuses « théories de la Terre, » par lesquelles on cherchait seulement a s'expliquer l'individualité de notre globe. Au commencement du siècle nous vivons, la dispute entre lés « neptunistes » et les « vulcanistes » durait encore, touchant l'origine des terrains. Puis étaient venues les discussions sur les « révolutions du globe, » qui nous faisaient passer de cataclysme en cataclysme. Il y a seule- ment quelques années que le géologue a terminé sa carrière, qui a ramené la science dans la limite des causes naturelles et connues ^

Aujourd'hui la lithologie, la stratigraphie, la géogénie ont pris d'immenses développements. Mais ce mouvement est peut-être encore plus remarquable par les branches connexes qu'il a fait naître ou stimulées. La paléontologie est devenue un monde, et l'on doit certainement rapporter en grande partie aux progrès de la Géologie l'essor qu'ont pris la géographie botanique, la géographie zoologique, l'ethnographie et l'archéologie préhistorique. Or, toutes ces sciences sont récentes.

Dans tous les temps on avait rencontré des fossiles et tous ceux qui les avaient maniés et examinés avec soin y avaient reconnu des restes orga- niques. Mais ces observations étaient faites par circonstance ou par hasard. D'où venaient ces débris et à qui avaient-ils appartenu? Voltaire s'était chargé de répondre au nom des hommes éclairés du XVIll® siècle. Les coquilles fossiles, trouvées sur les montagnes, y avaient été jetées par les pèlerins revenant de la Terre Sainte et les ossements des grands pachydermes ter- tiaires étaient les dépouilles des éléphants qu'avait perdus Annibal !

Que diraient ceux qui soutinrent avec acharnement que les fossiles étaient de simples tusiis naturae, c'est-à-dire des imitations dues au hasard, s'ils entraient aujourd'hui dans nos grands musées paléontologiques, sont

^ Lettre G parue en 1757. '^ Septième édition; lettre G parue en 1780. 3 Lyell , mort en 1875. Ses Principles of geology ont paru pour la première fois en 1832.

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ORDRE SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 19

rangés les restes fossilisés de soixante mille espèces différentes d'animaux et de plantes? Que diraient les savants qui ont discouru sur la salamandre de Scheuchzer, ce prétendu homo diluvii testis^ homme témoin du déluge, s'ils se trouvaient en présence des reconstructions d'ichthyosaures, de plésio- saures, de ptérodactyles, d'iguanodons, de paléothériums et de tant d'autres formes disparues?

Toutes ces collections sont modernes; elles sont presque exclusivement contemporaines. Elles attestent un travail d'observation active et positive qu'on aurait le droit d'appeler gigantesque, quand on considère qu'il est le fruit d'une ou tout au plus de deux générations. Mais il y a déjà plus. Avec George Cuvier et Alexandre Brongniart \ la Paléontologie est entrée, toutes voiles déployées, dans la phase inductive; et le monde du passé, tel que l'a recon- struit l'induction, peut être confronté, dans ces riches musées, avec ses anciens habitants.

Les sciences anthropologiques. L'étude des faunes et des flores paléon- tologîques a provoqué celle de la distribution, tant actuelle que primitive, des animaux et des plantes. Elle a dirigé également les naturalistes vers celle des différentes races de l'espèce humaine. L'Ethnographie n'était pas une science avant Blumenbach ^ et Camper ^. Le lien entre les groupes ethno- graphiques et ceux des langues avait été vaguement entrevu à différentes époques. Mais la Philologie, comme science comparée, est toute moderne. Adelung * en a réuni le premier corps de données positives et Bopp ^ a entrepris d'en formuler les premières lois.

Les sciences anthropologiques ne se sont pas arrêtées d'ailleurs à l'étude des races et des langues; mais ces recherches plus étendues et plus géné- rales ne sont pas seulement récentes, elles sont contemporaines. Le dévelop- pement de l'homme en société fait aujourd'hui l'objet d'une branche connaissances qui est a peine esquissée, et dont nous avons vu de notre propre temps paraître le nom, la Sociologie ^. Dans l'ordre évolutif, elle établit la lîliation des différents états sociaux du sauvage, du nomade, du

1 G, Cuvier, Recherches sur les ossements fossiles, 18121. 2 Blmnenbach, Décades craniorum diversarum gentium, commencé de publier en 1790. 3 Camper, Verhandeling over het natuurlijk verschil der wezenstrekken in menschen van onderscheiden landaard en ouderdom, 1791. ^ /. C. Adelung, Mithridates oder allgemeine Sprachenkunde; vol. I en 1806. » Bopp, Vergleichende Grammatik, 1833. 6 Le mot se trouve dans le programme des traités de Herbert Spencer, paru en 1860.

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SO INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

barbare et du civilisé. Elle a pour auxiliaires THistoire proprement dite et TArchéoIogie.

L'Histoire^ comme narration de faits^ est sortie de l'époque fabuleuse et passée dans celle de Fexactitude et de la critique. Elle a reconstruit les évé- nements du passée pour les principales civilisations, aussi loin qu'il était possible de le faire sur les monuments. Mais en dépit des ouvrages qui nous parlent d'une philosophie de l'histoire, cette branche des connaissances humaines est encore loin d'être entrée dans la période inductive. La série des faits historiques n'a pas été rattachée scientifiquement à des lois basées sur celles de l'évolution des peuples et de l'espèce. L'Histoire reste donc une simple science descriptive. Sa plus haute formule est encore celle de Droysen l'aîné, « forschend zu verstehen, » s'enquérant afin de comprendre; mais elle n'a pas jusqu'ici saisi la loi de la succession des révolutions, des peuples et des races.

Au point de vue de l'induction, l'Archéologie n'est pas beaucoup plus avancée. Si l'on n'a l'idée claire d'une conception nouvelle que le jour l'on éprouve le besoin de lui donner un nom, la science du « préhistorique » ne remonte guère au-delà de trente années K L'archéologie est sortie de la période des fables; elle est entrée dans une ère d'observations positives et ne nous entretient plus des travaux d'Hercule ni des paroles que les sirènes chan- taient. Mais elle a seulement ébauché l'étude des transformations successives de l'industrie et de l'art et touché à peine à celle de l'évolution des cou- tumes et des institutions.

Pour ce qui concerne l'état présent des sociétés humaines, les observations commencent seulement à se coordonner. La Statistique proprement numé- rique est fort ancienne, parce qu'elle est essentiellement arithmétique; mais quelle en était autrefois la valeur critique et quel fruit en retirait la véritable science? Les Romains recueillaient des renseignements officiels sur les élé- ments de la richesse et de la population de leur empire. Plusieurs siècles avant notre ère, les Chinois réunissaient des documents statistiques et avaient cadastré leurs terres. Mais en accordant à ces renseignements une exactitude à laquelle ils n'atteignaient pas, le corps de données de la Statistique n'est encore qu'un ensemble d'observations, c'est-à-dire un tableau de faits. Le complément nécessaire est l'Économie politique, à laquelle il appartient d'établir les inductions. Or, l'Économie politique est seulement en cours de se constituer.

^ Le terme « prehistoric » a été introduit par Daniel WUson, de Toronto (Canada), vers 1880. (Nature, vol. XXX, 1884, p. 449.)

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ORDRE SUIVI DANS L*ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. îl

Des exigences de la société humaine envisagée comme résultat de révo- lution de l'espèce découlent^ par une liaison à peine entrevue jusqu'ici^ la Morale et la Science du Droit ^ On a eu beau prétendre fonder les principes de ces sciences sur un absolu^ il n'avait pas été possible de se mettre d'accord sur cette source supérieure* Sinon chaque auteur de système^ au moins chaque civilisation différente^ avait son absolu à elle. Ce qui est vertu en deçà des Pyrénées est crime au delà, avait dit Pascal. Rien n'exprime mieux que le principe cherché, la source absolue n'était pas trouvée. Comme dans les autres sciences, on avait commencé par raisonner et chacun avait élevé son propre idéal. La considération de l'état de société, dans ses conditions nécessaires et dans son évolution progressive, va fournir les principes, non plus absolus, mais naturels, si l'on peut s'exprimer ainsi, du Droit et de la Morale. Ce ne sont pas des sciences faites, mais des sciences en quelque sorte à l'ordre du jour du travail de l'intelligence humaine.

Les sciences biologiques. Quant à l'étude de la constitution physique et mentale de l'homme, elle rentre dans celle plus générale des phénomènes biologiques, dont il nous reste à parler. L'histoire naturelle a commencé aussi par une période fabuleuse, dans laquelle le monde était peuplé de sphinx, de martichores, de dragons et d'autres créatures monstrueuses. Au XVI® siècle, le voyageur et naturaliste Belon rapporte encore qu'on voyait des serpents ailés passer d'Arabie en Afrique. La simple partie descriptive des trois règnes de la nature n'a acquis que bien tard un caractère de soin et de précision. Aussi ne recourt-on pas aujourd'hui à des descriptions anté- rieures à celles de Linné. Et ce qui montre à quel point le travail de nos devanciers était incomplet, c'est que depuis Linné le nombre des espèces connues et décrites a plusieurs fois décuplé.

Même la construction du corps humain et le mécanisme de ses organes étaient restés enveloppés dans une obscurité que l'on a quelque peine à s'expliquer. Platon, entre autres, croyait sérieusement que la boisson doit passer par les poumons ^. En Anatomie proprement dite, nous n'avons rien qui soit vraiment digne de foi avant les dissections de Vésale. Si la Morpho- logie était peu connue, l'étude des fonctions était encore bien plus arriérée.

Les corps vivants avaient d'abord été envisagés uniquement dans leur structure. Tel est encore l'objet particulier de l'histoire naturelle descriptive.

^ Comparez C. Darwin, The descent of man, 1871, vol. I, part, i, ch. 3.-2 piato. Timaeus.

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22 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

Il ne s'agit que de Tobservation. Dans le champ des règnes organiques, celte lâche est assez vaste pour donner lieu à une science distincte, science incomplète, il est vrai. La réunion des matériaux suffit pour absorber entière- ment le travail de nombreux spécialistes. Mais la phase inductive doit suivre. Après la description vient la recherche des lois générales, et la confirmation de ces lois par la comparaison des faits avec elles.

Cette seconde partie, dans le domaine des sciences naturelles, c'est la Biologie, dont le nom et les grandes lignes sont récents. On avait bien quelques traits détachés. En physiologie végétale, Millinglon avait établi Tusage sexuel des étamines; en physiologie animale, la lumière avait com- mencé à se faire quand Harvey, en 1628, avait constaté la contraction musculaire du cœur et la circulation du sang. Mais le lien général, Punité qui a donné à la Biologie son existence, c'est la théorie de la cellule de Schwann \ un naturaliste que notre génération a encore connu.

Quelle importance les microbes n'ont-ils pas dans les phénomènes de la vie? En avait-on pourtant l'idée avant les travaux de Pasteur? Leeuwenhoek l'avait-il seulement soupçonnée, lorsque, armé de son microscope, il avait vu pour la première fois une bactérie qu'il avait retirée d'entre ses dents, et qu'il s'écriait : il y a plus d'animalcules dans la bouche d'un homme qu'il n'existe d'habitants dans la juridiction entière des Etats généraux Ce que nous a appris l'Embryologie, à partir des recherches de von Baer ^, a été une véritable révélation. Ce qui paraissait autrefois isolé et sans signification est devenu la clef d'une évolution frappante, ou nous voyons enfin le passé lié au présent et dans laquelle ce passé est une épopée.

C'est donc tout récemment que ces sciences ont pris leur dernier carac- tère, celui qui en fait des sciences complètes. On le voit encore à la Médecine, qui se rattache intimement à ce groupe. II n'y a pas eu d'anatomie morbide avant Morgagni '*, ni de véritable expérimentation médicale avant que Laênnec, dans la première partie de ce siècle, eût introduit l'auscultation ^. L'induction, en Médecine, est à peine née. Les moyens de comparer les lois aux phénomènes, par nombres et par mesures, datent seulement d'hier et

^ Sclmann, Mikroskopische Untersuchungen ûber die Uebereinstimmung in der Structur, und dem Wachstum der Thiere und Pflanzen; dans Froriep's Notizen, 1838, n^^ 91, 103, 112. 2 Yan Leeuwenhoek, Arcana naturae détecta, vol. I, 1695: expérimenta et contemplationes, p. 42. 3 Son ouvrage Ueber die Entwicklungsgeschichte der Thiere a commencé de paraître en 1828. * Morgagni, De sedibus et causis morborum per anatomem indagatis, 1741. s Laënnec, De Tauscultation médiate ou traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, 1819. Il avait eu un précurseur dans Avenbrugger.

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ORDRE SUIVI DANS l' ÉVOLUTION INTELLFXTUELLE. 25

de l'emploi du thermomètre clinique^ du sphygmographe et du compte- globules.

Au reste, ce qui montre à quel point toules ces sciences sont récentes, c'est que leur histoire ne tient aucune place dans leur enseignement. Dans ces branches de connaissances, l'étudiant ne retire pas de fruit de la lecture des anciens. En géométrie, on enseigne encore dans le vieil Euclide, qui a deux mille ans. En Astronomie, en Mécanique et dans certaines parties au moins de la Physique, on peut avec quelque avantage et un incontestable intérêt suivre dans l'exposition didactique une marche historique. Mais cette marche serait sans valeur et sans profit dans les sciences géologiques, et surtout dans les sciences biologiques.

Les sciences métaphysiques. Si les branches de connaissances dont nous venons de parler en dernier lieu ne font en quelque sorte qu'arriver à la période inductive, d'autres sont encore moins avancées et ne paraissent qu'en voie de préparation. Ce sont celles dans lesquelles la spéculation a con- servé une avance immense sur l'observation. La Psychologie, la Métaphysique, la Théologie forment un groupe l'on n'a presque pas d'éléments constatés, pas de base solidement établie par l'observation, mais l'on s'est hâté de construire par le raisonnement.

Or voici ce qui est arrivé. Tandis qu'il y a seulement une physique, une géologie, une physiologie, il existe autant de Métaphysiques qu'il y a d'écoles de métaphysiciens; il existe autant de Théologies qu'il y a de sectes dans les diiïérentes religions. Ces divergences indiquent clairement que ces sciences ne sont pas des sciences constituées. Elles montrent que, dans ces diverses directions, on est encore dans cette période dont nous parlions tout à l'heure, l'on finit par s'apercevoir qu'avant de marcher sur un terrain solide, tous ou presque tous les préliminaires sont à recommencer. A coup sur on n'est pas dans cette voie positive, qui a si généralement conduit à l'accord, et produit tant de résultats remarquables, dans les sciences établies.

Gel état imparfait et comme embryonnaire des sciences métaphysiques a souvent fait regarder, dans ces derniers temps, le domaine qu'elles s'attribuent comme un monde de songes et de fictions. Mais cette assertion n'est pas suffi- samment justifiée. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que l'objectif n'a pas été mis en évidence jusqu'ici. 11 demeure sous un nuage. Quand l'obser- vation rigoureuse aura dissipé ce nuage, peut-être trouvera-l-on qyelque chose; peut-être aussi verra-t-on qu'il n'existe rien. Mais nous l'ignorons, et nous avons l'obligation d'autant plus précise de reconnaître notre ignorance

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24 IWTRODIJCTION. CHAPITRE PREMIER.

que nos connaissances positives circonscrivent, chaque jour plus nettement le champ de Tinconnu. Beaucoup savoir^ disait Âristote^ donne beaucoup d^occasions de douter.

Au temps d'Eudoxe^ quand les mouvements réels des astres restaient une énigme et que leurs mouvements apparents n'étaient qu'imparfaitement décrits, n'aurait-on pas jugé faussement en niant que les planètes forment un système, régi par des lois communes? Combien il eût été imprudent pour nos devanciers de rejeter dans le monde des chimères l'idée d'exécuter des synthèses chimiques, ou celle de ramener certaines fonctions physiolo- giques aux simples lois matérielles de la physique et de la chimie ! La suite aurait démenti ce jugement.

N'oublions pas que la science marche sans cesse et qu'elle ouvre de siècle en siècle de nouveaux horizons. On peut dire de l'humanité ce que Sénèque disait de l'homme individuel : « Tamdiu discendum est quamdiu nescias, et si proverhio credimus quamdiu vivas. » Ne nous figurons donc pas, non seulement tout savoir, mais même avoir tout entrevu. Ne nous croyons pas initiés, quand nous ne sommes encore qu'à l'entrée du temple •. En dehors des limites de nos connaissances établies, quel jugement dûment fondé pouvons-nous porter? Celui-là serait téméraire qui avancerait qu'au delà de ces champs familiers, appartenant aux sciences positives de notre époque, il n'en existe pas d'autres, auxquels la philosophie elle-même n'a peut-être jamais songé dans les plus hardis de ses rêves et dont l'exploration est réservée à nos successeurs.

Antériorité des mathématiques chez les divers peuples. On pourrait croire qu'il y a quelque chose de particulier à nos sciences européennes, dans l'ordre de production de ces sciences, commençant aux mathématiques, pour passer ensuite aux connaissances physico-chimiques, puis aux sciences géographiques dans le sens le plus étendu, pour arriver en dernier lieu à la constitution des sciences anthropologiques et biologiques. Mais cette marche s'est reproduite, dans tous les autres centres ou des développements indé- pendants se sont opérés. La succession n'a pas été partout aussi complète, parce qu'aucune autre civilisation n'a été aussi loin que la nôtre. Mais chaque fois les débuts se sont faits de la même manière ; chaque fois le même ordre s'est répété, aussi avant que les progrès se sont étendus. D'où l'on est forcé de conclure que la marche dont nous venons de suivre les

^ Seneca, Quaestiones naturales ; lib. vu, cap. 33.

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ORDRE SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 25

grandes phases^ loin d'ôlre *un cas isolé, est, au contraire, un Irait commun et universel, qui dépend de la nature même de Finlelligence humaine.

Prenons les nations dont le développement s'était opéré dans le plus grand isolement et la plus grande indépendance, celles de TAmérique. Les Incas avaient commencé par Farithmétique et la géométrie. D'Acosla rapporte qu'ils faisaient de grands calculs, et qu'ils les exécutaient avec une rapidité surprenante, au moyen de grains de maïs représentant des nombres de diverses valeurs. Leur numération, qui était décimale, so prétait à ces opé- rations : leurs nombres avaient des noms simples de 1 à 10, puis des noms composés de 11 à 99, et des appellations propres pour 100, 1000 et 1000 000. Leur géométrie, dit Garcilaso, formait un corps de doctrine; elle leur avait permis de dresser de nombreux plans topographiques, sur lesquels on voyait jusqu'à la nature du terrain. Leui*s grandes chaussées, pourvues de ponts sur les torrents, leurs vastes monuments, leur système de canaux d'irrigation témoignaient des applications de la géométrie à l'art de l'ingénieur. Mais la mécanique était moins avancée. L'usage de peser était à peu près inconnu. On a trouvé dans certains tombeaux des balances d'ar- gent, à bras égaux, bien ajustées *; mais il ne s'agissait que d'un objet de curiosité. Il n'y avait pas de machines proprement dites, et ce qui dépendait de l'observation restait également dans l'obscurité. La physique était nulle et l'histoire naturelle se réduisait à la connaissance de quelques végétaux dont on faisait un emploi thérapeutique.

Chez les indigènes du Chili, la culture des mathématiques avait aussi précédé celle des autres sciences. A l'époque de l'arrivée des Européens, ce peuple encore barbare avait déjà des mots pour les principales notions de la géométrie^ notamment pour la ligne, l'angle^ le cône, le cube et la sphère -.

Les Aztèques étaient la nation la plus avancée du Nouveau Monde. Nous verrons que leur Astronomie les avait conduits à l'établissement d'un calen- drier très précis. Eh bien, outre les premières sciences mathématiques, ils avaient commencé l'élude des sciences naturelles. Les développements qu'ils avaient donnés à l'arithmétique et à la géométrie ne sont pas douteux. Ils dressaient couramment des plans topographiques et même des cartes des différentes parties de l'empire. Montezuma avait fait tracer pour Cortez, sur toile de coton, une représentation de toute la côte orientale du Mexique,

^ Ulloa, Noticias amcricanas, 1772, entr. xxj. ^ BoUaert, dans Memoirs read before Ihe Anthropological Society of I^ndon, vol. I, 18C5, p. 259.

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26 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

allant jusqu^au Yucatan. Celle carie, exéculée en un jour, portait les prin- cipaux détails, et les rivières y étaient indiquées à leur place relative. On voyait encore au commencement de ce siècle, à Mexico, à Cuernavaca, à TIascala, des plans (opographiques sur coton, antérieurs à la conquête ^

A côlé de ces sciences, l'acoustique, partout la première branche cultivée de la physique, avait été portée à un certain degré d'avancement. Non seule- ment les Aztèques possédaient différents insiruments musicaux, mais leurs flageolets à quatre trous étaient capables de donner l'échelle chromatique entière, en bouchant au besoin la sortie avec le petit doigt -. Quant ù la mécanique, elle était moins avancée, puisque les marchands vendaient tout au nombre et à la mesure et que les Aztèques n'avaient pas plus que les Péruviens l'usage de peser. Cependant ils construisaient d'immenses pla- fonds par assemblage, sans qu'il y entrât un clou de métal. iVfais l'on paut voir l'effet de leur développement scientifique, c'est dans le premier essor qu'avait pris parmi eux l'étude des productions naturelles.

Il y avait à Mexico un jardin zoologique, placé sous la direction d'officiers de l'empereur. Cet établissement était réservé en partie à l'exhibition des nains, des géants et des diverses difformités humaines; mais il renfermait en outre une volière, des loges pour les animaux féroces, et une collection de serpents, les uns renfermés dans des cages remplies de plumes, les autres dans des caisses d'une boue presque liquide. A Iztapalapan, sur le bord méridional du lac de Mexico, on avait formé un véritable jardin botanique, la flore du Mexique était rangée dans un certain ordre systématique ^. Il y avait les marques d'un premier développement des facultés d'observa- tion. Toute proportion gardée, on aurait pu nommer Mexico l'Alexandrie du Nouveau Continent. Mais dans ce premier édifice scientifique, les mathéma- tiques tenaient la plus grande place, tandis que les sciences objectives n'élaient qu'au début.

Nous ne parlerons pas des sciences des Malais, parce qu'elles étaient, au moins en partie, le résultat d'une communication, beaucoup plus que l'effet d'un développement propre. A l'époque de l'arrivée des Européens, les Malais faisaient de longs voyages sur mer, et dans ces voyages ils employaient la boussole et se servaient des étoiles. Ils savaient d'ailleurs calculer les mou- vements de la Lune. On peut en dire autant des peuples de l'Indo-Chine;

^ A,de Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne, 18H, t. IV, p. 348.— 2 //. S. Cresson, dans les Proceedings of the Academy of natural sciences of Philadelphia, vol. XLIII, 1883, Apr. 3.-3 Prescott, History of the conquest of Mexico, 1843, vol. Il, bk. iv, ch. 1 ; bk. III, ch. 8.

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ORDRE SUIVI DANS L ÉVOLUTION INTELLECTUELLE. 27

ceux mêmes de Tlnde ont reçu, sinon des sciences toutes formées, an moins un puissant secours du dehors. Après Texpédilion d'Alexandre, le mouve- ment intellectuel du monde grec a exercé une action jusqu'au cœur de l'Asie. L'influence d'Alexandrie s'est étendue au loin. Cependant ces rapports n'ont pas suffi pour masquer, chez les Hindoux, les caractères du développement intellectuel, séparé et indépendant, de ce peuple de l'Orient. Les Grecs eux- mêmes n'avaient pas eu à construire leur système scientifique dans son intégrité. Cela était surtout vrai de la science des astres, la plus ancienne de leurs connaissances objectives. A un moment donné, ils avaient reçu dos Chaldéens et des Égyptiens une astronomie plus avancée que la leur K L'Inde a tiré pareillement du secours de certains emprunts; mais elle a fait suffi- samment de progrès spontané pour avoir des sciences à elle, et bientôt même elle a pu exercer une influence sensible sur les études des Arabes, au temps brillant du califat.

Or, c'est l'Inde qui nous a donné la numération de position, principe fécond et d'une importance immense. C'est dans l'Inde que l'algèbre propre- ment dite a pris ses premiers développements, à une époque qui se place entre la destruction de l'université d'Alexandrie et l'origine de l'Islam. Cette algèbre primitive, que les Arabes nous ont transmise en l'enrichissant, se distinguait des essais correspondants des Grecs par un caractère de plus grande généralité dans l'énoncé- des problèmes. Le calcul de Taire d'un triangle par les trois côtés était dans Brahmegupta, neuf siècles avant que Clavius eût trouvé ce théorème en Europe.

L'astronomie des Hindoux avait tiré un secours particulier de ce progrès des mathématiques, notamment par les applications de la trigonométrie. Elle s'est élevée à peu près au niveau de celle des Arabes et fut même plus habile dans le calcul, bien que d'autre part elle accordât moins de prix aux observations. Mais la physique, l'histoire naturelle, la science de la Terre restaient relativement en retard dans l'Inde comme dans l'Occident. On voit avec intérêt qu'ici encore l'acoustique avait été la première branche de la physique qui fût cultivée. Les Hindoux savaient, par exemple, que le son se propage par ondulations. Mais l'optique était encore nulle et les sciences naturelles demeuraient complètement dans le domaine des fables.

En Chine c'est aussi par les mathématiques, et parmi celles-ci par l'arith- métique, que le mouvement intellectuel avait commencé. Des mesures

* Ilerodotus, Historia, lib. n, cap. 109; Aristoteles, De coelo, lib. ii, cap. 12; Strabo. Res geographicae, lib. xvn.

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28 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

régulières et uniformes pour tout l'empire marquaient de bonne heure le développement des idées positives de nombre. On consorve jusqu'à ce jour au bureau i»entral des travaux publics, à Péking, un étalon de mesure linéaire en cuivre, d'environ 0^,32 de longueur, qui remonte à Tan + 81. Les Chinois sont très habiles au calcul. Ils exécutent avec une rapidité remar- quable de fort grandes opérations numériques, sur leurs suan-pan^ à douze flis d'archal munis de boules. Chaque fil porte 7 boules, dont les 2 supé- rieures valent chacune 5, et les 5 inférieures sont les unités simples. Martini affirme que cet instrument élait en usage depuis le XXVI^ ou le XXVI h siècle avant notre ère.

Los Chinois n'élaient pas sans géométrie, mais chez eux celte science a surtout un aspect pratique. Ils font très bien l'arpentage et le levé des plans. Au XII® siècle, Tcheou-Kong n'était pas étranger à la trigonométrie recliligne et savait au moins résoudre les triangles rectangles. La géométrie japonaise avait le même caractère. On n'en avait approfondi que ce qui était nécessaire pour les usages topographiques. Mais bien que cette science ne formât pas un système déduclif, élégant et détaillé, comme la géométrie grecque, on n'en constate pas moins, dans l'extrême Orient, l'antériorité des mathématiques; car l'acoustique même se réduisait aux premières notions, la physique était ignorée et les sciences de la Terre et de la nature n'étaient qu'un amas de fables et d'illusions.

Il est intéressant de constater comment, dans l'antique société de la Chaldée, Tordre d'apparition des grandes divisions scientifiques s'était encore présenté de la même manière. L'arithmétique avait été portée très loin, puisqu'avec la base naturelle 5 on avait combiné la base i2, plus riche en diviseurs. C'était une véritable numération savante. Les subdivisions sexa- gésimales étaient appliquées à tout, aux degrés du cercle nous les avons conservées, aux heures pour lesquelles nous les employons encore, aux unités du système métrique de Babylone et de Ninive. Parmi les tablettes de Birs-Nimroud, il y a plusieurs traités d'arithmétique, ainsi que des tables numériques. On y voit entre autres une table des carrés des subdivisions sexagésimales de l'unité, depuis -^ jusqu'à g^, qui est exactement calculée. Un cylindre d'ivoire tiré de ces ruines était gravé de figures mathématiques, mais si fines qu'elles étaient difficilement visibles à l'œil nu et qu'elles ont du exiger l'emploi d'une loupe.

L'analyse de la langue ou grammaire avait été cultivée avec beaucoup de détails. En mécanique, les Assyriens avaient l'usage du rouleau, du levier et de la poulie. Sur une des dalles sculptées du palais de Sardanapale, construit vers l'an 930, on voit en particulier un homme qui monte un seau à

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ORDRE SUIVI DANS l'ÉVOLCTION INTELLECTUELLE. 59

Paîde d'une poulie. Même Thistoire naturelle descriptive était commencée : il y a dans les tablettes du British Muséum des listes de métaux, de pierres, de bois employés pour la construction et Pameublemenl; il y a aussi des listes de plantes et d'animaux. CVst à tort cependant qu'on a cru voir, dans les désignations des productions naturelles, une nomenclature binaire, à la manière de celle de Linné. Si ces productions sont désignées par un signe générique, affecté d'une modification spécifique, ce n'était que le résultat du système d'écriture, dont le développement était mécanique. Les Chinois modifient d'une manière semblable leurs hiéroglyphes pour marquer les espèces des plantes.

Mais les sciences naturelles n'allaient pas, chez les Assyriens, au delà d'une première nomenclature. Il n'y avait pas de science médicale, pas même de médecins; ou plutôt tout le monde se croyait apte à faire de la médecine, car tous offraient des conseils en cas de maladie. Les troubles du corps étaient encore attribués, comme chez le sauvage, à des esprits malfaisants, et par suite les remèdes consistaient en incantations et en conjurations.

L'ancienne Egypte nous offre également l'antériorité des mathématiques, pures d'abord, puis appliquées, par rapport aux sciences naturelles. Le British Muséum possède un papyrus du XV*^ siècle, ou environ, avant notre ère, qui contient un traité d'arithmétique, de géométrie et d'arpentage. On y voit les règles pour mesurer l'aire du rectangle, du triangle et du cercle et celles pour le volume de la pyramide. De Bougé a retrouvé le texte d'un mesurage cadastral. Les grandes théories de la géométrie élémen- taire étaient donc fondées. La numération était décimale, avec des caractères distincts pour chaque ordre d'unités, comme chez les Grecs. On possède les solutions de problèmes numériques. Mais le traité de médecine du Musée de Berlin, examiné par Brugsch, n'était pas sorti de l'époque des chimères et la physiologie en était absolument fantastique.

On pourrait ajouter encore les Gaulois, qui avaient une première astro- nomie, mais pas de physique, ni de chimie, ni de physiologie. Ou pourrait surtout citer les Scandinaves, très habiles dans le calcul et qui avaient poussé l'arithmétique assez loin pour adopter la base 12 dans la numération. En entrant dans le cercle d'une civilisation plus active, ils n'ont pas aban- donné sur-le-champ ce vieil usage. Longtemps encore en Islande et dans certaines provinces de la Suède, on distingua de petites centaines et de grandes centaines, de petits mille et de grands mille, selon qu'il s'agissait des puissances de 10 ou de celles de 12 ^ Mais s'ils avaient une arithmétique

^ Jonas, Cryiîiogaea, 1610 (réimpr. 1618), lib. i, p. 85; Dalin, Svea rikes historia, t. I, 1747, p. 245.

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50 INTRODUCTION. CHAPITRE PREMIER.

bien développée, s'ils possédaient une première astronomie, les Scandinaves n'ont clé les fondateurs ni de la physique, ni de la chimie, ni des branches de recherches qui ne viennent encore qu'après celles-ci.

Il est donc permis de regarder Tordre de développement des sciences comme un phénomène général, dépendant de l'évolution intellectuelle elle- même. La cause en doit être située profondément dans notre organisation et notre nalure. Les sciences subjectives sont venues les premières, parce que l'imagination est la première faculté qui prend son essor. Quant aux sciences objectives, ce qui leur donne un caractère complet, c'est la con- naissance des lois qui régissent les phénomènes dont elles s'occupent. Or, une loi est d'autant plus facile à reconnaître et à constater qu'elle agit plus isolément. Il n'y a pas de phénomènes qui, sous ce rapport, aient une expression plus simple que ceux de l'astronomie. C'est pourquoi ils ont clé les premiers expliqués. iMais quand on arrive à la physique, les formules deviennent plus complexes. Déjà dans la météorologie les effets résultent d'une telle variété de causes qu'on ne parvient pas à dégager chacune séparément. En pass tnt aux phénomènes de la vie, la complexité est encore plus grande. De une difïicullé toujours croissante d'analyser. De le développement tardif des sciences biologiques, et celui plus arriéré encore des sciences psychologiques, qui s'adressent aux fonctions les plus élevées de ce qui a vie. Les difficultés augmentent évidemment avec le nombre des conditions dont il faut tenir compte dans les équations.

C'est donc par une conséquence môme des conditions exigées que chaque société, en faisant son propre travail, a repris presque identiquement le même chemin que ses devancières avaient parcouru. Si la race humaine avait tout à recommencer sur la terre, on peut croire qu'elle referait exac- tement tout ce que l'histoire nous montre dans le passé.

Les trois phases de l'Astronomie. L'Astronomie, qui est à la fois une branche des mathématiques appliquées et une science objective, et dont l'origine est d'ailleurs fort ancienne, a grandi au milieu de ce développe- ment, en participant tour à tour de ses différents caractères. Elle a eu d'abord des créations fabuleuses, toutes d'imagination. Dans les éclipses, elle voyait un dragon qui dévore la Lune ou le Soleil ; dans les taches de notre satellite, elle apercevait des dessins fantastiques. Elle a fini, dans ces temps fabuleux, par animer les astres et par en faire des dieux. L'astrolàtrie, qui vient clore cette première période, est un de ses horizons universels.

Mais bientôt des visions de l'imagination ont découlé les systèmes. Nous avons vu que l'on raisonne et que l'on conclut, avant d'attacher aux

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ORDUE SUIVI DANS l'éVOLUTION INTELLECTUELLE. 31

observations une importance suffisante. On se contente de données plutôt recueillies au hasard que dûment cherchées. Il en résulte un simple lableau empirique^ auquel des déductions prématurées s'appliquent. On pourrait même dire que Ton préfère encore imaginer les données plutôt que les observer. C'est le temps la géométrie et les systèmes de philosophie florissent. Les sphères de cristal, les ex(îenlriques, les épicycles marquent une longue carrière de spéculation, que n'ont évitée ni la Chine, ni la Chaldée, ni l'Inde, et qui, dans notre développement scientifique, s'est con- tinuée par les spirales de Thebit-ben-Corah et les globes réfringents de Fracaslor et de Délia Torre, jusqu'aux tourbillons de Descaries.

L'expression la plus caractéristique de cet esprit de spéculation, c'est incontestablement le faisceau chimérique, mais en apparence si savant et si bien lié, de l'astrologie. Toutes les nations parvenues jusqu'à l'âge des sys- tèmes ont sacrifié à cette fausse science. C'était une seconde étape générale, comme l'astrolâtrie en avait été une première. Nous verrons que c'est encore aujourd'hui le point qu'occupent, dans le développement scientifique, la presque totalité des peuples d'Asie. Nous-nién)es en conservons beaucoup de restes, notamment la crainte du vulgaire à l'apparition des comètes et le préjugé général et traditionnel de l'influence de la Lune sur le temps.

Fables et systèmes marchent bientôt côte à côte, dans le développement de l'astronomie, bien que les premières soient plus anciennes et perdent peu à peu de leur ascendant, pendant que l'esprit de spéculation prend tout son essor. L'induction, au contraire, se fait attendre, et les fruits qu'elle porte ne viennent que plus tard occuper une place à côlé des produits de l'imagi- nation et de l'empirisme.

C'est l'induction qui répand la véritable lumière dans la science, en met- tant les lois à l'épreuve par la comparaison numérique de leurs résultats avec les phénomènes observés. Lorsque l'esprit humain est arrivé carrément à cette dernière phase, la plus élevée que nous connaissions aujourd'hui, images fantasiiques et spéculations ne sont bientôt plus que le lot du vulgaire. L'astronomie vraiment scientifique se dégage, en laissant aux masses attardées les dépouilles de son passé.

Il y a dans cette succession de caractères trois aspects distincts, qiii dépen- dent de trois états dilTérents du développement intellectuel. Nous en traite- rons séparément sous les titres d'astronomie fabuleuse, d'astronomie emjnrique et d'astronomie inductive.

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Z% INTUODUCTION. CHAPITRE 11.

CHAPITRE IL

EPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE L'ASTKONOMIE.

L'homme primitif est forcé d'être son propre astronome. Les périodes diurnes comptées . par les nuits. Heures conjecturales. Cours de la Lune. Ce qu'on voit dans la

Lune. Cours du Soleil. Naissance de l'astrognosie. Astrognosies primitives.

Les étoiles comme guides. Première conception du firmament. Découverte de

Vénus. Terreur pendant les éclipses. L'astronomie naissante contemporaine de

l'animisme. État social au temps de l'astronomie primitive.

L'homme primitif esl forcé (Télre son propre astronome. Au temps de Tetifance des peuples Tastronomie lient, dans la vie journalière, une place beaucoup plus considérable qu'elle ne le fait dans nos sociétés. Nos popula- tions n'ont plus aucune idée de la nécessité Ton élail, à Torigine, de renoonter constamment aux mouvements célestes. Nous sommes enlourés d'horloges si multipliées que Theure ne vient jamais à nous manquer, et la marche de ces horloges est si rigoureusement maintenue, à Taide des lunettes méridiennes des observatoires, que le vulgaire va jusqu'à Ignorer qu'il faille un contrôle. Nos semaines, nos mois et nos années sont fixés par le calendrier d'une manière invariable, sans exiger de notre part la moindre préoccupation; les levers et les couchers des grands luminaires, les phases de la Lune, les éclipses elles-mêmes sont en quelque sorte sous la main de chacun, et tout le mouvement général des astres parait si simple qu'on n'y accorde plus d^attention. Les navires arrivent à leur but sans avoir dévié tm instant de leur route, d'une manière si certaine, et grâce à quelques observa- tions célestes si rapides que le passager les remarque à peine et reste sans s'apercevoir qu'il a un guide.

Mais toutes ces opérations, devenues si simples aujourd'hui, et qui demeu- rent comme ignorées du vulgaire parce qu'elles se font en dehors de lui, étaient autrefois à la charge de chacun. Avant qu'on eût des horloges pour conserver l'heure et la montrer d'une manière continue, c'était à chaque homme à la déterminer, chaque fois qu'il avait besoin de la connaître. On ne la lui donnait pas comme aujourd'hui : il était réduit à la trouver. Au

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE L ASTRONOMIE. 55

lieu de prendre les temps de l'année dans Taimanach^ il était obligé de les lire dans le ciel méme^ dont il lui fallait suivre les changements. Dans les voyages, soit à travers des contrées inhabitées, soit sur mer, ce n'était pas trop de toutes les personnes qui participaient à Fexpédilion, pour estimer la direction qu'on avait tenue, évaluer le chemin qu'on avait parcouru et décider de la route qu'il restait à suivre. Il n'existait rien alors des services professionnels placés aujourd'hui entre les mains d'un petit nombre de spécialistes; il fallait au contraire, et à chaque instant, que chaque homme fût son astronome.

C'est cette nécessité qui a été cause que, dés l'enfance des sociétés, on s'est préoccupé des mouvemenis célestes. Si l'astronomie a été la première des sciences objectives, ce n'est pas tant parce que les astres avaient un éclat qui attirait l'attention que par le besoin continuel l'on était de recourir à ces astres pour se conduire dans la vie pratique. Il fallait suivre les phénomènes diurnes pour se rendre compte de la marche du temps et les changements annuels du ciel pour se préparer au retour des saisons. Ces premiers efforts ne sont pas seulement intéressants comme germes des travaux ultérieurs, ils ne servent pas seulement à faire apprécier le chemin immense accompli depuis par la science, et l'agrandissement qu'a subi l'intelligence humaine avec le progrès séculaire de l'évolution; ils nous font voir encore combien la première astronomie tenait de place, en réalité, dans l'existence journalière des populations.

En même temps ils nous montrent à l'œuvre la féconde imagination des premiers peuples, mettant partout des figures et des pei*sonnages, animant l'univers, le dédoublant, pour donner à chaque objet son principe propre et spontané. Indépendamment de l'intérêt directement astronomique, un véri- table intérêt psychologique s'attache donc à l'étude de cette phase première, se reflète un état bien curieux de l'esprit humain. Aussi la période de naissance, qu'on pourrait appeler l'archéologie de l'astronomie, nous a-t-elle paru mériter d'être considérée avec détails et de recevoir plus d'attention qu'on ne lui en a accordé jusqu'ici dans les différentes histoires de la science.

L'étude pleine d'intérêt des débuts des diverses civilisations a d'ailleurs révélé un ensemble de faits qu'il n'est plus permis d'ignorer. Les recherches non seulement des sinologues, mais aussi celles des égyptologues et des assyriologues ont permis de reconstruire, au moins dans ses grands traits, le tableau des connaissances scientifiques d'une époque extrêmement reculée. Le champ de ces restaurations s'est considérablement étendu depuis une vingtaine d'années. Les astronomes ne peuvent pas rester étrangers à des travaux la science qu'ils cultivent tient une place aussi marquée. A

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3i INTRODUCTION. CHAPITRE II.

mesure que les civilisations primitives, reconslruîtes par les archéologues, sont sorties des ténèbres qui les couvraienl, on a pu voir combien les diffé- rentes parties de leur développement étaient liées entre elles el quel facteur important Tastronomie était alors dans la société.

Les périodes diurnes comptées par les nuits. Le lien entre les idées astronomiques el le développement psychologique général se voit dès Tori- gine même. Les phénomènes célestes inspirèrent, pour ainsi dire dès le premier aspect, certaines conceptions, firent naître des rapprochements el des pensées, dont les traces se sont étendues au loin et se retrouvent encore en vestiges après les progrès ultérieurs de la société.

Cest ainsi que le retour régulier du jour et de la nuit, marquant alterna- tivement deux phases. Tune active, Tautre passive, s'allia pour la plupart des peuples aux idées d'existence et de néant. De même que le néant était supposé précéder Texistence, la nuit, pensait-on, avait précédé le jour; c'était l'époque de départ de la période diurne, comme l'hiver, en vertu de concep- tions analogues, était le point de départ de l'année. Les Chaldéens disaient que le monde a commencé à l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire quand la nuit l'emportait sur le jour.

Beaucoup de peuples de l'antiquité comptaient les périodes diurnes par les nuits; tels étaient les Numides, les Gaulois de César et les Germains de Tacite. Mais c'était surtout dans le Nord que la nuit prenait une importance plus marquée. C'était aussi, chez les mêmes peuplades qui comptaient par nuits, que, par analogie, les années se nombraient par les neiges ou par les hivers. Tel était l'usage des tribus sibériennes el nord-américaines. Les Osliaks du Yénisseï, interrogés sur leur âge, disaient, par exemple : « J'ai tel nombre de neiges, » et les Iroquois de l'Amérique septentrionale : « Il y a tant d'hivers que je suis au monde. »>

Les Scandinaves avaient à cet égard les idées les mieux enchaînées et les plus poétiques. Le jour était à leurs yeux le fils de la nuit. Celle-ci, Nott, va la première, dit un passage de l'Edda, montée sur son cheval Rimfaxe, dont le nom signifie crinière de glace. Tous les malins, en achevant sa carrière, le coursier arrose la terre des goultes d'écume qui tombent de son frein : c'est la rosée. Le jour suit, monté sur le cheval Sinfaxe, crinière lumineuse. C'est de celle crinière resplendissante qu'il éclaire l'air et la Terre.

Non seulement, pour les Scandinaves, la nuit avail précédé le jour, mais la plus longue de toutes les nuits, celle par conséquent du solstice d'hiver, avail engendré les autres. C'était pendant une nuit semblable que le monde

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE L*ASTRONOMIE. S5

avait été créé. Cette nuit s'appelait pour celte raison la « nuit-mère. »> C'était la plus grande fête de Tannée et en même temps Porigine de Tannée nou- velle. On rappelait juul ; et il est intéressant de voir que ce nom est passé aujourd'hui à la fêle de Noël, qui Ta remplacée. Ce n'est pas, du reste, le seul vestige des idées de ce temps.

L'usage de compter les périodes diurnes par les nuits s'est conservé fort longtemps en Europe. La loi salique et les constitutions de Charlemagne le suivent. 11 en reste différentes traces en Allemagne *. 11 n'y a pas deux siècles qu'en France les tribunaux ordonnaient encore «'de comparoir dedans quatorze nuits. » Si infra diicatum est super v/r noctes auclorem suum repraesentet sont les termes d'une loi des Francs ripuaires citée par Bergier -. Les Anglais disent forluight, contracté de fourteen nights, quatorze nuits, pour désigner un intervalle de deux semaines. Mais comme la quatorzième nuit engendre le jour de l'échéance, on est arrivé à remplacer quatorze nuits par l'expression « quinze jours, » dont Tinexactitude arithmétique trahit Torigine. Il n'est presque pas de circonstance dans laquelle nous ne trou- vions, au milieu de nous, des traces des anciennes idées astronomiques et astrologiques.

Heures conjecturales. L'un des premiers besoins des peuples élail de former des subdivisions dans la période diurne ; mais ce fut seulement après l'invention des instruments qu'on put établir des heures exactement mesurées ou heures métriques. Auparavant, les heures étaient seulement des à peu près : on jugeait des divisions du jour et de la nuit d'après les aspects géné- raux et d'après les phénomènes de la nature animée qui s'y raltachent. Les heures étaient simplement alors conjecturales.

La manière d'en juger était fort différente, selon qu'il s'agissait du jour ou de la nuit. Pendant la journée, la hauteur du Soleil et la longueur des ombres étaient relativement faciles à constater : mais dans les nuits étoilées, il fallait des remarques plus attentives pour s'assurer de la marche du temps. Le nombre des divisions que l'on savait reconnaître, soit entre le lever et le coucher du Soleil, soit entre ce coucher et le retour de Tastre à Fhorizon le matin suivant, dépendait du degré d'avancement du peuple et devait croître à mesure que les hommes avaient des besoins plus précis et qu'ils devenaient plus éclairés.

On a trouvé, par exemple, que les Quojas de la Sénégambie ne comptaient

* CJuverius [Ouvier]^ Germania antiqua, lOlG; lib. i, cap. 33. ^ Bet'gier, Achemeron ou Traité du commencement des jours, 1612; dans l'Advertissement.

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56 INTRODUCTION. CHAPITRE II.

pas à proprement parler les divisions. Ils se contentaienl d'exprimer vague- menl le progrès de la nuil^ par les situations de la portion du ciel qu'ils appelaient mouja-ding^ les Pléiades et « Tauri formaient pour eux le fond d'un astérisme '.

La plupart des sauvages du Nouveau Monde ne prenaient guère que 4 points fixes dans la période diurne : le lever du Soleil, sa culmination, son coucher et le milieu de la nuit. Les Indiens Makahs du détroit de Fuca n'emploient encore aujourd'hui que 5 termes : yowie le lever du Soleil, ta-kas-sie midi, art'hl-ha-chitl le coucher du Soleil, ar-takll la soirée et uplil'Ul'haie le milieu de la nuit 2. Les Incas, malgré l'état beaucoup plus avancé de leur civilisation, n'allaient pas notablement plus loin. Ils dislin- giiaient l'aube, le lever du Soleil, le matin pacari, le jour punchau, le coucher du Soleil et la nuit /u/a, avec un point particulier au milieu de son cours ^. Mais les Mayans du Yucatan avaient 10 termes : minuit, avant le jour, le premier instant de l'aube, l'aube, le lever du Soleil, le grand jour, midi, l'après-midi (vers 3 heures suivant notre manière de compter), le coucher du Soleil, le soir ^.

Horrebow, en rendant compte de sa visite en Islande, au milieu du siècle dernier, dit qu'à cette époque les habitants, qui étaient dépourvus d'horloges, désignaient les temps du jour et de la nuit par des expression?, les unes significatives, les autres plutôt conventionnelles. Ils disaient, par exemple,

mi-jour, jour-plein, . . . . , jour de midi, midi, mi-soir, . . . . , , soir-nuit,

minuit ^. Les points tiennent la place des termes que Horrebow s'est trouvé incapable de rendre en danois, et qui étaient peut-être des noms arbitraires. Il y avait 10 intervalles qui, en les supposant égaux entre eux, auraient donné à peu près 2 ,} heures pour chaque subdivision que les Islandais savaient distinguer.

Les Arabes modernes n'ont encore d'autres divisions que le lever du Soleil, son élévation, sa culmination, sa chute, la fin du crépuscule, la nuit proprement dite, le premier chant du coq et l'aube du jour. Cependant, parmi les peuples illettrés, plusieurs, surtout de ceux qui approchaient de l'équateur, avaient poussé plus loin le fractionnement de la période diurne. Ainsi les naturels des îles de la Société, à l'époque du voyage de Cook, étaient

1 Prévost (f Exiles, Histoire générale des voyages, éd. 4«, vol. III, 1747; liv. ix, ch. 2. 2 /. (;. Swan, dans Smilhsonian contributions to knowledge, vol. XVI, 1870; n" 8 f Contrib. n" 1220], p. 92. 3 Garcilaso, Primera parte de los commentarios reaies, 1609 ; lib. II, c. 23. * Brasseur de Bourbourg, dans Mission scientifique au Mexique, linguis- tique; vol. II, 1870, p. 197, 297, 347, 232, 284, 380, 197, 393, 389, 328. - s N. Hoirebow, Tillforladelige efterrelninger om Island, 1752.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 57

arrivés à partager cette période en 1 8 parties. Ils désignaient la plupart de ces divisions par rapport aux progrès du jour et de la nuit^ mais aussi^ pour quelques-unes d'entre elles^ d'après les indices naturels, tels que le premier chant du coq et le second. Ces 1 8 termes donnent une moyenne de 80 minutes pour la durée de chaque subdivision. Mais il faut observer que toutes les l^artîes n'étaient pas égales, les plus longues étant dans le corps du jour et dans le corps de la nuit^ tandis que les plus courtes tombaient aux deux époques de transition, en effet Tapprécialion des changements est plus facile.

Les peuples qui, dans l'antiquité, se trouvaient au même niveau social que ceux dont nous venons de parler, ne divisaient aussi le jour que d'après les progrès du phénomène naturel. La Genèse, par exemple, ne mentionne jamais les heures, mais seulement l'étal du jour K 11 en est de même des poèmes d'Homère et d'Hésiode. Le mot heure no figure ni dans Platon ni dans Xénophon. On le rencontre pour la première fois à la fin du iV*' siècle, dans Menandre, qui emploie les termes hôra, l'heure, et hèmiàrion, la demi- heure. C'est donc vers cette époque que la notion conjecturale du temps a été remplacée, en Grèce, par l'usage de parties mesurées.

Les expressions que nous employons encore pour désigner vaguement les diverses périodes du jour ou de la nuit, sans recourir au compte de l'heure, nous donnent une idée de la manière dont on arrivait à s'entendre, avant qu'il existât aucune espèce d'horloge. Les Grecs avaient pour cet objet un grand nombre d'expressions plus ou moins significatives. Les Romains avaient conservé beaucoup de locutions descriptives usitées avant l'emploi des mesures numériques. On peut citer comme exemples : ante lacem ^, avant le jour, ad lacem 5, à l'approche du jour, albente cœlo ^, à la blancheur de l'aube, cnm luci simul ^, avec le jour, prima lux ^, au commencement du jour; et le soir : mullo adhuc die ^, quand il faisait encore grand jour, sub lumine prima ^, aux premières lumières, c'est-à-dire lorsqu'on vient d'allumer les flambeaux.

Dans l'appréciation conjecturale du temps, les peuples polaires éprou- vaient une difficulté qui n'était pas ressentie au Midi. En été, dans la région qu'ils habitent, le Soleil ne se couche pas et sa hauteur ne varie pas consi- dérablement aux différentes heures, tandis qu'en hiver rien ne coupe la nuit continue. On a trouvé que les Esquimaux, qui étaient aussi dépourvus d'horloges, s'aidaient en été de la marée pour se rendre compte des progrès

1 Genesis, cap. xv, v. 12; cap. xviii, v. i ; cap. xix, v. 15, 23.— "^ Cicero.— ''^ Suetonitis. - + Caesar. - » Plautus. - 6 Livius. ^ Tacitus, 8 Horatim.

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58 INTRODUCTION, CHAPITRE II.

de la période diurne. Celle attention A Tétat de la mer les avait même con- duits à reconnaître le rapport qui existe entre les pleines eaux et la circu- lation apparente de la Lune. Dans leurs longues nuits, l'apparition ou plutôt la situation des principaux groupes d étoiles leur fournissait les éléments d'une connaissance plus suivie du cours du temps. C'était surtout par la position de la Grande Ourse qu'ils distinguaient les différentes parties de la période diurne et qu'ils jugeaient, dans cette obscurité continue, s'ils étaient à midi ou bien à minuit ^

Coiu\s de la Lune. Après la succession des jours et des nuits, le phé- nomène céleste le plus frappant est celui des phases de la Lune. Le cycle de ces apparences a, en outre, l'avantage d'être assez court pour se prêter à une division commode de la durée. Quand les Indiens de plusieurs tribus se réunissaient pour une entreprise, le signal du rendez-vous était une pleine Lune, que l'on désignait longtemps à Tavance.

Les clairs de Lune offrent d'ailleurs, surtout dans les pays méridionaux, un si beau spectacle qu'il n'y a pas lieu de s'étonner s'ils étaient des occa- sions de réjouissance et de fête. Leur interruption, vers la néoménie, jette une sorte d'inconnu sur l'avenir. On se demande quand reparaîtra la Lune nouvelle. Aussi presque tous les peuples, dans l'enfance de leur déve- loppement, célèbrent-ils le retour de l'astre par des danses ou par des feux de joie.

L'usage de ces réjouissances se continue encore en Orient et dans une grande partie de l'Afrique, celle notamment dont les populations ne se sont pas converties à l'islamisme -. On l'a trouvé établi dans le Nouveau Conii- nent. Il existait anciennement en Egypte, chez tous les peuples de race sémitique, et parmi nos premiers instructeurs classiques. La néoménie était, pour les Grecs, le premier coucher visible de la Lune, après sa réapparition du soir. En Grèce, à Rome, on célébrait la présence au ciel de la Lune nou- velle. Cette coutume avait même survécu à la chute de la civilisation païenne et à l'avènement du christianisme. On avait abandonné les dieux sidéraux et pendant plusieurs siècles encore on allumait les feux de néoménie. Ce fut seulement en 692 que ces manifestations furent défini- tivement interdites, par le lxv*' canon du troisième concile de Constan- tinople. *

1 Cranz, Historié von Grônland, 1763.— "^ Ces fêtes se font en particulier dans l'Afrique occidentale, depuis la Guinée jusqu'au cap de Boane-Espérance.

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ÉPOQUE FABCLEtSE. NAISSANCE DE L ASTRONOMIE. 39

Pour les naturels du Pérou, qui n'élaîent pas d'ailleurs les seuls à s'atta- cher à cette croyance, la disparition de Paslre vers la néoménie était sa mort. Il restait 3 jours au tombeau avant de renaître, 3 jours duraiU lesquels on ne parvenait pas à Fapercevoir. Le Soleil brûle la Lune chaque mois, disent encore les Khasias du nord-ouest de Tlnde. Les Arabes appelaient wahàk, occultation, les jours pendant lesquels la Lune restait invisible.

Plusieurs nations sauvages ou barbares voyaient dans la lunaison une querelle entre le Soleil et la Lune, le mari et la femme, repassant chaque fois, c'esl-à-dire chaque mois, par les mêmes alternatives. La Lune a d'abord le dessus jusqu'à l'opposition; mais plus tard le Soleil triomphe et finit même par avaler son adversaire, dont il crache ensuite la tête dans le ciel : c'est la Lune nouvelle jusqu'à la première quadrature. Telle était en particu- lier la fable aztèque '. Chez les Gafres, la succession des phases venait aussi d'une lutte entre le Soleil et la Lune; et chez les anciens Slaves, la Lune ayant fait une infidélité à son époux avec l'étoile du matin, avait été con- damnée pour sa punition à errer dans le ciel.

D'autres peuples se représentaient d'une manière différente les phéno- mènes de la lunaison. Leurs idées étaient d'autant plus grossières qu'ils occupaient un échelon plus bas dans l'état social. Les Indiens Dakolas de l'Amérique du Nord croyaient, en voyant diminuer la Lune, que de petites souris la rongeaient. Les Polynésiens disent que les esprits des morts la dévorent. Pour les Hotlenlots elle décroît lorsque, prise d'un mal de tête, elle porte la main au front, qu'elle cache ainsi à nos regards *. Pour les Esquimaux, la Lune, étant harassée de fatigue et de faim à la suite de la course qu'elle a fournie, se voit obligée de se retirer, à un certain moment, pour prendre un peu de repos et de nourriture. La manière dont elle engraisse à vue d'œil, après sa réapparition, montre avec quelle avidité elle s'est repue ^.

Dans le cours des lunaisons successives, la répétition des mêmes aspects revient assez vite pour permettre à chaque homme d'en constater par lui- même la périodicité. Il y avait d'abord, dans cette révolution, deux parties bien distinctes, le croissant et le décours, la luna accedetis et la lana aùscedens de Pline. Lorsque l'astre commençait à paraître le soir, il montrait les deux pointes d'une faucille; c'était la lima corniita d'Ammien Marcellin, le-konoidés

^ On en voit la représentation figurée d'aprùs le Fejervary codex, dans Kingsborough, Antiquities of Mexico, vol. 111, 1836. ^ G. Mûller-Frauenstein, dans Ausiand, Jahr 1884, p. 484. - 3 Crauz, Historié von Grônland, 1765.

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iO INTRODUCTION. CHAPITRE II.

des Grecs. Au bout de quelques jours il brillait toute la nuit et devenait la tuna pernox de Tite-Live. Puis le disque commençait à perdre du côté de rOccident : il montrait une cuirasse, disaient les Arabes, une gibbosité, luna gibbosa, selon l'expression des Latins, amphikyrtos des Grecs. Bientôt il dimi- nuait plus rapidement et finissait par disparaître dans le crépuscule du matin.

La lunaison fournissait cet assemblage de jours qu'on appelle le mois. C'était le premier élément d'un calendrier, par lequel ont commencé tous les peuples. Les Aryens primitifs, dans la Bactriane, n'en avaient pas encore d'autre. Il est vrai qu'il pouvait suffire longtemps aux peuples barbares, surtout dans les pays tropicaux, la variation des saisons est à peine sen- sible. Aux iles de la Société, par exemple, le cours de la Lune est plus remarquable que celui du Soleil. Aussi les Tahitiens, bien qu'arrivés à un commencement de civilisation, n'employaienl-ils que les lunaisons pour mesurer la durée. Ils avaient des mois, mais point d'années. La longueur de ces mois restait même, dans un certain sens, indéterminée. Ces insulaires comptaient 29 jours réguliers, désignés chacun par un nom particulier, car ils ne connaissaient pas la semaine. Puis, au 29® jour, ils commençaient a attendre la Lune nouvelle. Celle-ci, en se montrant, soit le 29« jour, soit le 30% servait de point de départ au mois suivant. Il n'y avait donc pas de calendrier formel, mais une simple constatation, comme on le retrouve à peu près par- tout dans l'Afrique des noirs.

En effet, la durée de la lunaison n'est pas d'un nombre entier de jours et sa détermination rigoureuse devait exiger la considération d'un long inter- valle. Ce n'est même pas du premier abord qu'on s'en est fait une idée bien définie. On prenait acte des retours de la Lune nouvelle sans compter le nombre de jours écoulés. La numération des sauvages inférieurs ne va pas même assez haut pour exprimer ce nombre. On se servait donc des lunes sans prétendre à connaître la loi de leurs retours.

Ce qu'on voit dans la Lune. En revanche, les taches que porte le globe de l'astre avaient fixé de bonne heure l'attention et provoqué l'imagination. H n'y a probablement pas de pays l'on ne se représente un tableau fictif dans le disque de notre satellite. Cette peinture Imaginative diff'ère suivant les peuples; il n'y a donc de général que le besoin de mettre les traits d'objets connus sur les taches de l'astre. Et cependant, au milieu des figures diverses que l'on se représente dans la Lune, dominent deux types princi- paux, qui ont une certaine distribution géographique.

Ainsi, dans TAsie orientale, la vision commune est celle d'un lièvre ou

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ÉPOQLE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 41

d'un lapin. Il est manifeste qu elle se transmet d'homme à homme et de génération a génération. Il serait impossible de dire à quelle antiquité elle remonte; mais, si Ton considère la ténacité de semblables impressions, il y a toute probabilité de penser que celte antiquité est fort grande.

Les Japonais et les Chinois se représentent, dans les taches de la Lune, un lapin assis sur le train de derrière, placé devant un mortier et tenant entre le^ pattes de devant un pilon, au moyen duquel il pile du riz à la manière de TOrient ^ Les Hindoux y voient un lièvre, ce qui n'est guère différent, d'où ils donnent à l'astre le nom de porteur de lièvre, sasabhrit. Quelquefois cependant le lièvre est remplacé par un chevreuil qui paît tran- quillement l'herbe, d'où l'appellation inrigadhara^ porteur de chevreuil ^. Les Siamois placent aussi pour la plupart, dans la Lune, la figure d'un lièvre, bien que quelques-uns y voient un homme et une femme qui cul- tivent un champ. Mais ce qui est fort remarquable c'est que, pour presque toutes les peuplades indiennes de l'Amérique du Nord, le lièvre est le symbole de la Lune. On le retrouve constamment dans ce sens parmi les nations toltèques. F^e lièvre personnifiait la Lune, comme le tigre ou jaguar person- nifiait le Soleil. Charlevoix donne les noms algonquins de ces deux animaux célestes, michabou et michibissù Les Mexicains prétendaient même qu'il y avait dans le disque de la Lune un lapin, tolchliy auquel ils rattachaient un de leurs mythes ^ Enfin dans l'Amérique centrale, on trouve, sur des monu- ments, la Lune représentée sous la figure d'une cruche ou d'une coquille à spires, d'où sort un lièvre.

Toutefois l'image du lièvre ou du lapin ne s'étendait pas de l'autre côté de l'isthme américain. Ce fait est d'autant plus digne d'intérêt que les ana- logies du zodiaque mongol, que nous rencontrerons chez les Aztèques, n'avaient pas non plus franchi le rétrécissement de Panama. Mais tout en faisant ressortir ce que la localisation du type du rongeur, depuis l'Indus jusqu'au Nicaragua, a de remarquable, il ne faut pas oublier que cette démarcation n'est pas tout à fait exclusive. Les Namaquas, nation du midi de l'Afrique, disent que les taches de la Lune proviennent des égratignures qu'un lièvre a faites à l'astre, en se battant avec lui.

Lorsqu'on passe de l'Amérique du Nord à celle du Sud, l'image placée par les populations dans notre satellite subit un changement complet. Dans

* Wo kan san sai dzou ou Encyclopédie japonaise, 1. 1, liv. i, fo. 8; comparez LibrU Histoire des sciences mathématiques en Italie, t. I, 1838, p. 229. '^ A. von HumholiU, Kosraos, vol. lit, 1851, p. 539. [Cosmos, vol. IIl, 1852, p. 708.] 3 Bollaert, dans Memoirs read before the Anthropological Society of London, vol. I, 1865, p. 217.

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42 INTRODUCTION. CHAPITRE II.

rAmérique méridiondle^ c'est Tidée de figure humaine qui a guidé les con- ceptions. Les Incas racontent qu'une fille de joie, se promenant par le clair de Lune, s'éprit de la beauté de Faslre et désira le posséder. Elle s'élança vers lui pour l'embrasser; mais la Lune, en la voyant approcher, Tétreignit d'un mouvement vigoureux et la retient encore K Les représentations à forme humaine ne sont pas d'ailleurs bornées à la région du Pérou. Mais en s'étendant géographiquement elles deviennent variables. Pour les Potowa- tomies de TOrénoque, les taches de la Lune figurent une vieille, accablée d'ans, et Ton doit ajouter que quelques tribus du nord du continent, notam- ment les Ottowas, soutiennent la même chose. Dans l'archipel Samoa, anciennement connu sous le nom d'Iles des Navigateurs, c'est une femme et son enfant qui ont été transportés dans la Lune, on les distingue clairement^. Aux îles Cook on y voit des hommes; à Timor, une vieille occupée à filer. C'est aussi de la figure humaine que paraissent s'être inspirées les principales nations africaines, particulièrement celles du sud du continent. Ainsi les Hottentots voient très distinctement dans la Lune les traits d'un visage.

Les anciens Scandinaves, plus avancés que ces peuplades, rattachaient les taches de l'astre des nuits à une véritable légende. « Mane, dit l'Edda, règle le cours de la Lune et ses différents quartiers. Un jour il enleva deux enfants, Bil et Hiuke, comme ils revenaient d'une fontaine et portaient une cruche suspendue à un bâton. Ces deux enfants ne quittent pas la Lune, ainsi que chacun peut l'apercevoir ^. » Dans l'explication des Esquimaux du Groenland, Anninga, la Lune, qui est le frère de la belle Malina, le Soleil, poursuivait un jour sa sœur, et était au moment de l'atteindre. Malina se retourne et, ayant ses doigts tout noircis de la suie d'une lampe, frotte de celte suie le visage et les habits d'Anninga, qui en portent les marques ^. Dans le nord-ouest de l'Inde, les Khasias, dont nous parlions tout à l'heure, qui regardent la Lune comme brûlée chaque mois parle Soleil, voient, dans les taches de son disque, les cendres résultant de cette combustion ^.

Parmi les représentations anthropomorphiques, celle qui atteignait la plus haute expression était incontestablement la vision grecque d'une face de

1 Garcilaso , Primera parte de los commentarios reaies, 1609, lib. ii, cap. 23. ^ G. Turner, Samoa a hundred years ago and longbefore, 1884, p. 203. ^ P. H. Mallet, Monuments de la mythologie... des anciens Scandinaves, 17o6, p. 25. ^ Cranz, Historié von Grunland, 1705, Bch. ni, Abschn. vj, § 45. ^ Sur les objets que les peuplades incultes contemporaines croient apercevoir dans la Lune, voyez G. Mûller-Frauenstein, dans Âusland, Jahr 1884, p. 467-468, 485.

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ÉPOQUE FABÎTLEUSE. NAïSSÂWCE DE l'aSTRONOMIE. 4S

jeune fille ^ Elle est restée aux nations latines. Les nations germaniques^ sans sortir des figures fi type humain^ inclinent davantage vers Timage d'un petit homme^ courbé et portant un faix. Shakespeare parle plusieurs fois d'un homme^ auprès duquel se voient un chien et un buisson ^.

On peut donc faire deux grandes divisions^ entre lesquelles se partagent les différents peuples de la terre, relativement à l'image qu'ils voient dans la Lune. F^a majeure partie de l'Asie et de l'Amérique du Nord adhèrent au type du rongeur, lapin ou lièvre. Les autres parties du globe s'inspirent de figures humaines. Celle distribution est certainement un trait remarquable, qui ne serait pas sans avoir une grande portée dans une histoire des égarements endémiques de l'imagination. Il ne faut pas cependant y voir un fait de dis- tribution trop absolu. Il y a çà et des figurations qui sortent de ces deux cadres ; mais elles sont géographiqueraent resserrées. Ainsi les Persans croient trouver dans la Lune le reflet de leur pays '; aux îles Fidgi, ce que les indi- gènes voient dans le disque de cet astre, ce sont des rats ^; au Utah, les Indiens y distinguent une grenouille ^. Si l'on voulait d'ailleurs, parmi nos populations civilisées, descendre aux opinions tout à fait locales, on pourrait augmenter presque indéfiniment le nombre des tableaux ^ Ce résultat est tout simple puisqu'il s'agit de dessins arbitraires, construits par l'imagination.

Mais il reste ce grand fait que non seulement les hommes dans l'enfance sociale, mais ceux qui appartiennent aux classes éclairées de la civilisation, voient les uns comme les autres une image factice en regardant la Lune, et que cette vision se transmet par tradition. Des personnes instruites, qui ont eu l'occasion d'examiner des photographies ou des dessins de notre satellite, ne peuvent pas jeter les yeux sur le disque lunaire sans se trouver vaincues par la puissance de l'illusion traditionnelle. Les yeux, le nez, la bouche du visage humain leur apparaissent avec une force irrésistible, comme ils pou- vaient se montrer à leurs ancêtres de l'âge antique de la pierre. Ces personnes savent, il est vrai, que leur imagination les trompe. Mais au milieu même de nos sociétés avancées, combien, parmi le vulgaire, n'ont pas dépassé dans cette circonstance le niveau du sauvage, et, demeurant encore à l'astronomie fabuleuse, tiennent l'illusion pour une réalité!

* Plutarchus, De facie in orbe Lunae, cap. 2 (3). 2 Shakespeare, Midsummer-night's dream, 1890, act. \% se. 1; Tempest, 16H, act. ii, se. 2. 3 ^. von Humboldt, Kosmos, vol. II, 1847, p. 440. [Cosmos, vol. II, 1848, p. 524.] * G. Mûlleir-Fraumsieiih revue citée, p. 485. » /. W. Powell, dans First anniial report of the Bureau of ethnology, 1881 ; sketch of the mythology of the North American indians, p. 25. « Voyez les images que se figure le peuple de différentes parties de la France, dans Vinot, Journal du ciel, t. XVII, 1881.

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44 ÏWTRODCCTION. CHAPITRE II.

Cours du Soleil. La Lune pouvait suffire, à la rigueur, par le retour régulier de ses phases, pour mesurer les durées. Mais une aulre période, plus importante en ce qu'elle était accompagnée d'un changement de saisons, se superposait à celle-ci, en embrassant douze à treize mois. C'était celle déter- minée par le cours annuel du Soleil et rendue sensible par la variation des hauteurs méridiennes.

La longueur des ombres, à midi, permettait déjuger assez facilement des progrès de ce cycle. Quand ces ombres cessaient de croître ou de décroître, on avait atteint le solstice. Nous verrons plus lard ce genre d'observation prendre un véritable caractère scientifique. Mais dans les conditions gros- sières où l'exécutaient les peuples primitifs, ce procédé manquait de rigueur. On avait reconnu que la direction des ombres conduisait, d'une manière plus sûre, à préciser l'instant auquel le cycle héliaque était accompli. Pour déter- miner la durée de l'année, disent les livres sanscrits, il suffît de marquer la direction de l'ombre, un certain jour, au lever ou au coucher du Soleil, et d'attendre ensuite que, l'année suivante, la direction revienne la même \ On savait (|ue l'observation était d'autant plus exacte que l'époque choisie était plus rapprochée des équinoxes, parce qu'alors l'ombre se déplace plus rapi- dement dans Tintervalle d'un jour à un autre.

Enfin on arriva, en Egypte, par exemple, et dans le cercle d'influence de la civilisation égyptienne, à une méthode qu'on pourrait appeler plus savante. C'était le retour du lever ou du coucher héliaque d'une môme étoile. Cet événement est ramené régulièrement par la position du Soleil, et c'est le véritable signe céleste de la révolution de l'astre. Le lever héliaque du bril- lant Sirius a servi de très bonne heure à ce genre de recherches. On avait reconnu, comme Eudoxe le signala aux Grecs '^, qu'après 1461 jours ce lever, en revenant pour la quatrième fois, se reproduit dans des conditions sensi- blement identiques. Telle était donc la durée embrassée par quatre années. Chacune de celles-ci faisait par conséquent 365 J jours. Dans l'astronomie primitive, l'approximation n'allait pas plus loin.

Celte première évaluation n'était d'ailleurs, pour les peuples encore dans l'enfance, qu'un simple renseignement; elle préparait à l'observation du retour des phénomènes, plutôt qu'elle ne servait a prévoir rigoureusement ce retour. La constatation du fait paraissait encore nécessaire. Ce fut seule- ment lorsqu'on eut acquis plus d'assurance que les périodes de la Lune et du Soleil furent employées pour instituer un calendrier. Nous examinerons plus

t Davis, clans Asiatick researches, vol. III, 1792, p. 2H. 2 c L. Idder, Unler- suchungcn ùber die aslrononiischen Beobachtungen fier Allen, 1806, p. 260.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTUONOMIE. 45

loin ce curieux travail d'édification ^ Nous voulons nous borner ici aux premières évaluations de Tannée et en montrer Tantiquité.

Sous les latitudes élevées, la succession des saisons a quelque chose de frappant. Mais entre les tropiques les différences ne sont pas aussi mar- quées. Nous avons vu tout à Theure que les Tahitiens n'avaient pas de mol pour désigner Tannée. Ils n'ignoraient pas cependant le changement pério- dique du ciel étoile, mais ce n'était pour eux qu'un simple objet de curiosité. Ils remarquaient l'époque rua-poto, du solstice septentrional, qui ramenait dans leur climat les jours les plus courts, tandis qu'au second solstice, le Soleil étant beaucoup plus près du zénith, ils n'y accordaient pas d'attention^. Les peuples du Pérou, qui étaient aussi entre les tropiques, et comme les Tahitiens plus près du pôle sud que de celui du nord, ne s'occupaient égale- ment que du solstice de juin.

Il fallait arriver à la zone tempérée, pour trouver une plus grande impor- tance au cycle héliaque et à la succession des saisons. Le mot année vient d'anneau, à cause de la révolution circulaire du Soleil : mnas vient à^annulm^ dit Varron ^ Le grec eniautos renfermait aussi la même idée. C'était partout la pensée de cercle et de retour.

Nulle part peut-être les phénomènes périodiques annuels n'étaient mieux marqués qu'en Egypte. Nulle part aussi l'institution d'une année civile n'est aussi ancienne. Sa longueur de 365 jours, sans fraction, est un signe de l'imperfection dans laquelle se trouvaient encore les déterminations astro- nomiques, à l'époque elle fut adoptée. Les Égyptiens étaient même partis d'abord d'une durée de 360 jours; mais ils l'avaient bientôt corrigée. Leurs monuments contredisent le passage de George le Syncclle ^, d'après lequel leur année n'aurait été portée à 363 jours qu'en Tan 1778. Car les signes hiéroglyphiques des jours épagomènes sont déjà inscrits sur des monuments du XXX« ou XXXI® siècle; et Ton est certain que la période héliaquede365 jours était parfaitement connue en Egypte en Tan 3104 ^ Voilà par conséquent cinq mille ans et probablement davantage qu'elle formait une des données astronomiques des habitants de la vallée du Nil.

Dans les autres contrées de TOrient, les monuments ne nous conduisent pas aussi haut, et la première évaluation de la période solaire se perd presque

* Chapitre III, institution du calendrier. '^ De Zacli, Correspondance astronomique, t. VtU, 1823, p. 98. 3 Varro, De lingua latina, lib. vi, cap. 8. ^ /. B. Biot, dans Journal des savants, 1857, p. 490. ^ Bnmet de Preste, Cours d'archéologie [de Letronne] au Collège de France; dynasties égyptiennes, 18o0, p. 183.

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46 ISfTRODUGTlOIt. CHAPITRE H.

partout dans Tobscurîté anté-hisforîque. On sait que dans la Mésopotamie^ Tannée était estinoée très anciennement à 36S | jours. Les Chinois reportent chez eux une pareille évaluation au temps d'Yao, c'est-à-dire au XXiV* siècle. En Perse, on n'avait pas dépassé, dans Pantiquité, la précision de 365 jours. Bien qu'on ait parlé d'une addition de 30 jours an bout de 120 ans, qui aurait porté la période solaire à 365 ^ jours, nous ne trouvons aux Perses, aussi haut que nous pouvons remonter dans les temps historiques, que l'année imparfaite de 365 jours. Ils ont même conservé cette année jusqu'au moyen âge. Dans l'Inde, la période héliaque du Rig-vêda, qui a été mis par écrit vers le XII® siècle, mais qui remonte apparemment au XVIII® ou même au XX® siècle, était supposée de 366 jours. En cflfet, on y parle d'années de 360 jours, avec une addition de 30 jours chaque cinquième année.

On voit ainsi que, dans les sociétés anciennes, la première évaluation numérique do la période héliaque date au moins de l'aurore de l'histoire, mais que celte évaluation était alors seulement approximative. Les peuples du Nord avaient estimé de leur côlé l'année solaire, en se rapprochant d'aulant plus de la vérité que leur civilisation était plus avancée. Les habitants du Chili donnaient à cette période 365 jours. Au Pérou, il paraît que trois siècles avant la conquête, sous le règne de Tinca Capac-Yupangui, on était déjà en possession du chiffre 365 ] jours *. Au Mexique, un calendrier fort exact attestait d'une connaissance beaucoup plus précise et, par suite, d'études plus prolongées; malheureusement on n'a pas de documents pour fixer l'époque des premières déterminations. Mais en allant vers le nord du continent, les peuplades étaient moins cultivées ou même sauvages, on ne trouvait pas de connaissance numérique de Tannée ; il n'y avait qu'une simple attention au moment les ombres recommençaient à croître, et par conséquent une pure soumission passive aux alternatives du Soleil.

Naissance de l'Astrognosie. Si le changement des saisons était marqué par la longueur des jours, on pouvait également le constater le soir à l'aspect, du ciel. Les nuits étoilées ne le cèdent pas en magnificence à celles qui sont illuminées par le clair de Lune. Mais elles ont un caractère différent. Lorsque le jour a disparu et que, suivant Texpression poétique d'Ercilla, la nuit étend sur nous ses ailes ombreuses -, un spectacle nouveau s'offre aux regards. Au premier abord, la multitude des points étincelants et le renouvellement

^ Monlesinos, Memorias antiguas historiales del Peru, lib. ii, cap. 7; en MS à la Biblio- thèque de rAcadémie d'histoire de Madrid. 2 Ercilla, La Araucana, 1S69, cant. m, v. S5o.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 47

des constellations qui paraissent tour à tour sur Thorizon jettent Tobserva- teur dans la confusion. Peu à peu cependant les plus éclatants des astres fout sur lui une impression durable^ et les plus beaux des groupes fixent son attention.

Un peu de persévérance dans celte attention faisait reconnaître aisément que les configurations relatives des étoiles ne changent ni avec les nuits^ ni avec les saisons. La tradition suffit même pour constater que ces figures ne se déforment pas sensiblement par le cours des siècles. Manilius affirmait que de son temps Taspect des constellations était resté tel qu'il se montrait à Tépoque de la guerre de Troie *. Grâce à celte permanence ou fixité, il devenait facile pour les premiers peuples de se familiariser avec les configu- rations qu'ils avaient sous les yeux.

Pour jouir du brillant coup d'œil de la voûte étoilée, les premiers étudiants du ciel cherchaient des endroits découverts, d'où ils pouvaient embrasser une grande étendue du firmament. Ils montaient sur le sommet des collines -. Les Chinois montrent encore avec vénération Téminence de Tien tchong-chan, près de Jouning-fou, dans le Honan, du haut de laquelle l'empereur astro- nome Tcheou-Kong observait le ciel au XII® siècle ^. L'éminence d'EI Panecillo, qui domine la ville de Quito, avait une destination semblable, suivant la tradition des Incas, transmise aux habitants modernes ^ En Egypte, on allait sur les monticules, suivre les mouvements des étoiles et faire des offrandes ^. Apollonius de Rhodes ^ et Héraclides de Pont '^ nous représentenl les prêtres des Iles grecques de larchipel, en observation sur le sommet des montagnes, pour constater le lever héliaque de Sirius, et otîrir à l'astre des sacrifices, en lui demandant des vents favorables aux vaisseaux.

On aurait pu commencer par donner des noms conventionnels aux étoiles qui frappaient le plus vivement l'attention. L'idée d'appliquer sur la sphère des objets figuratifs, et surtout des personnages plus ou moins allégoriques, semblerait indiquer un second travail. Cependant quelque loin qu'on remonte

1 Manilim, Aslronomicon, lib. i, v. 490-491 :

Jam lum cum Grajae verterunt Pergama gentes, Arctos et Orion adversis frontibus ibant.

^ Ptokynaeus, De apparentiis stellarum ; /. /. Scaliger, Opus novum de emendatione tem- porum, 1583, lib. ii. 3 Caubil, Histoire de l'astronomie chinoise, dans les Lettres édifiantes, t. XXVI, 1783, p. 144. * Gartenflora, 1884, Oct., d'après le journal de voyage de F. C. Lehmann, ^ Maimonides [XII® siècle], Dux dubitantium , lib. m, î*ap. 46, 47. 6 Apollonius Rhodeiisis, Argonautica, v. 53S. ^ Cité dans Cicetv, De divinalione, lib. i , cap. 57.

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48 INTRODUCTION. CHAPITftE II.

dans le passé des grandes civilisations^ ou quelque profondément que Ton pénétre dans le système de connaissances des sauvages nos contemporains, on trouve ces deux phases confondues. Dans TÉgypte antique, par exemple, aussitôt qu'on nomme Sirius, Isis paraît associée avec cet astre; et comme nous le verrons, les peuples de TOcéanie et des deux Amériques n'avaient pas formé une pure nomenclature de convention. Tous avaient mis des objets connus» souvent des êtres animés, sur les astérismes qu'ils distin- guaient.

Il est certain qu'il y a des associations d'étoiles qui appellent plus parti- culièrement l'attention ^ De ce nombre on peut citer, dans le ciel européen, les Pléiades, la Grande Ourse, le baudrier d'Orion, le V du Taureau, et dans le ciel austral les deux primaires des pieds du Centaure, ainsi que la Croix du Sud dont l'inclinaison, différente suivant les heures de la nuit, est si frappante ^.

Mais de ces premières connaissances à la subdivision entière de la sphère, ou du moins de sa partie visible en constellations, il y a une très grande distance. Chez les peuples primitifs^ c'est la madère d'un travail de plusieurs siècles. Homère et Hésiode en étaient encore à la connaissance de quelques astérismes exceptionnels : Sirius, Arcturus, Orion, les Pléiades, les Hyades. Homère nomme en outre le Chariot, et la Cynosure ou queue de la Petite Ourse, dont Hésiode ne fait pas mention. Il n'indique pas un seul groupe de plus, sur le bouclier d'Achille, Vulcain, dit-il, avait réprésenté toutes les constellations dont le ciel est couronné ^ La preuve qu'à cette époque on n'avait pas formé, dans le voisinage du pôle, d'autres astérismes que l'Ourse, c'est qu'Homère signale cette constellation comme la seule qui ne se plonge pas dans l'Océan *• Ce que nous appelons le Dragon, Cassiopée, Céphée n'était donc pas agroupé.

Astrognosies primitives. Il n'y a jamais eu que six nations qui soient arrivées à former des astrognosies originales complètes, c'est-à-dire à cou- vrir de figures de leur propre création toute la partie visible de la sphère. Ces nations sont les Chinois, les Mongols, les Hindous, les Chaldéens plus ou moins exactement suivis par les Grecs, les Égyptiens et les Arabes. Mais chez

^ Navita tum stellis numéros et nomina fecit, Plejadas, Hyadas, claramque Lycaonis Arcton. [Virgilhis, Georgica, lib. i.)

^ Comparez A. von Uumboldt, Kosjdos, Bd. III, 1851, Ablh. i, Kap. 3.-3 Uomerus, Uias, lib. xviii, v. 48S. ^ Homerus, Ilias, lib. xviii, v. 489; Odyssea, lib. v, v. 275.

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ÉPOQUE FÂBOLEUSB. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 49

ces différents peuples, le travail avait été loin de se faire d'un coup. L'enfan- tement avait^ au contraire, pris beaucoup de temps, et pendant longtemps on trouve, chez eux, une astrognosie en progrès, d'abord toute rudimentaire, comparable aux essais imparfaits des nations sauvages. C'est seulement cette période d'ébauche, et non pas encore celle des sphères complètes, qui appar- tient à l'astronomie primitive. Nous allons essayer d'assigner les époques approchées de ces diverses études.

L'énorme antiquité que Schlegel a proposé d'attribuer à la sphère chi- noise ', qui reporterait chez ce peuple la création des astérismes à l'an 46900 ou environ, a élé combaltue avec succès par Bertrand ^ et par Gunther \ Elle repose sur une certaine situation des colures et sur une position assignée au pôle dans le voisinage de la bifurcation de la voie lactée. Mais on n'arrive à reconstituer la sphère dans ces conditions qu'à l'aide d'interprétations qui sont forcées^ et qu'aucun monument ou aucune tradition ne soutient.

D'après les documents historiques de la Chine, c'est sous le règne d'Yao, et par conséquent au XXIV® siècle, qu'on a commencé, dans ce pays, à grouper les étoiles en astérismes. On avait reconnu une polaire, qui était alors l'étoile de cinquième grandeur lOi Draconis; on l'appelait tien-y, unité du ciel. Quelques siècles plus tôt, la tertiaire « Draconis était l'étoile la plus voisine du pôle; cependant son caractère chinois ne désigne pas une polaire, d'où Gaubil conclut que le travail uranographique, à la Chine, ne remontait pas à cette époque reculée *. Au VI® siècle, Confucius nomme dans le Chi-King différents astérismes, entre autres des étoiles de nos con- stellations du Scorpion et de la Lyre. Ses commentateurs |)arlent des étoiles du Lion sous le nom d'Oiseau Rouge. Rien n'annonçait encore un système complet. Mais du temps de la dynastie des Han, vers l'origine de l'ère vulgaire, la nomenclature stellaire était achevée. Le tableau en est présenté dans le livre intitulé « État du ciel chinois, » antérieur à l'année i 20 avant notre ère.

En Egypte, un travail déjà étendu de nomenclature uranographique était accompli avant le XI1I« siècle. Au tombeau de Seti I®**, à Biban-el- Molouk, on voit un lion entouré d'étoiles, et devant lui un taureau marqué de deux disques ^. A Médineh-Tabou, au plafond d'une des chambres du

^ G. Schlegel, Uranographie chinoise, 1878, t. I, p. 30, 36, 208. 2 Bertrand, dans Journal des savants, 1878, p. 857. ~ 3 GûntJier, dans Vierteljahrsschrift der Astronomischen GeseUschaft, vol. XII, 1877, p. 29. 4. Gaubil, Histoire de l'Astronomie chinoise, dans les Lettres édifiantes, vol. XXVI, 1783, p. 109. 8 Monument du XIV« siècle. Voyez Greene, Fouilles exécutées à Thèbes, pi. iv, v.

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50 INTRODUCTION. GHAMTRE II.

palais de Rdmsès-Meïamoun^ le Sésostris des Grecs^ des figures d'animaux^ accompagnées d'étoiles^ sont mises en rapport avec les douze mois de Tannée. Mais le calendrier du tombeau de Ramsès IV^ à Thèbes^ qui date du XIII* siècle, montre un travail uranographique très avancé. Les astérismes équatoriaux sont régulièrement placés et presque contigus; on peut en inférer que Furanographie avait dès lors un caractère scientifique en Egypte K

La sphère chaldéenne avait son cacheta elle; elle se distinguait surtout par rétendue de ses astérismes. Elle a donné le modèle de celle des Grecs, que nous employons encore. Comme les signes du zodiaque remontaient, chez les Accadiens, au XX* ou même au XXIII* siècle, le travail de Fagroupement des étoiles doit avoir commencé, dans la Mésopotamie, avant cette époque reculée. Il s'est répandu plus tard dans les pays voisins. Les Hébreux, d'après le livre de Job, qu'on peut placer vers le XV* siècle, connaissaient quelques astérismes ^ Mais les désignations empruntées à la sf^ère grecque, par lesquelles les Septante ont rendu les mots ash, kesil, kimah et mazzalothy étaient purement arbitraires; et les divers efforts tentés depuis pour identifier ces astres ^ sont restés infructueux ^. On peut seule- ment affirmer que la connaissance du ciel étoile était bien loin d'être com* plète, à cette époque, chez les Sémites de l'Ouest.

Parmi les Aryens, l'uranographie n'a pas commencer beaucoup avant le XXV* ou XXVI* siècle. Pour le pâtre du Sapta-Sindhou, les astres n'étaient encore que des feux allumés par Agni ou par Varouna. Les Vêdas les plus anciens ^ ne mentionnent comme constellation que la Grande Ourse. Mais quand les Hindoux brahminiques quittèrent, au XVI* siècle, les régions du trentième parallèle, pour marcher au Sud-Est dans leur conquête de la Péninsule, ils virent s'élever sur l'horizon, à mesure qu'ils approchaient de Geyian, des astérismes qui leur étaient demeurés jusque-là inconnus. Le Navire, le Centaure, la Croix du Sud se dégageaient dans tout leur éclat. On vit paraître, dit le Ramayana, une nouvelle création de Visvamitra, a qui voulait surpasser dans son œuvre la splendeur du ciel boréal. »

Les nations du Midi ne sont pas d'ailleurs les seules qui forment des asté-

^ Voir plus loin, chapitre IV, les sphères imagées. ^ Job^ cap. ix, v. 9; cap. xxxviii, V. 31, 32. 8 RiccioU, Almagestum novum, 1651, t. I, p. 406 ; De Goguet, De l'origine des lois, des arts et des sciences, éd. originale de 1758, t. I, p. 393; Costardy The history of Astronomy, 1767^ p. 48. ^ Flaugergues^ dans De Zach, Correspondance astronomique, t. II, 1819, p. 148. 8 Remontant peut-être au XVIII» ou même au XX« siècle.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 61

rismes. Parvenus à un certain degré de développement^ tous les peuples ont besoin de donner des noms^ pour les distinguer les unes des autres^ aux plus belles étoiles. Les Gaulois avaient une première connaissance du ciel étoile^ puisque les Druides enseignaient à la jeunesse les mouvements des astres ^ Les Scandinaves avaient commencé une division de la sphère en constella- lions ^ La Grande Ourse était pour eux un chien, la Petite Ourse le chariot de Charles (un de leurs héros); le Cygne s^appelait la Croix, dont les étoiles ont en effet la figure; dans Orion ils voyaient la quenouille de Frigga. La voie lactée était un chemin, mais le caractère sub-polaire du peuple s'y trouvait empreint : c'était le chemin de l'hiver.

Pour les Iroquois, la voie lactée était également un chemin : le chemin des âmes. Cette dénomination présente une coïncidence, qui peut n'être qu'accidentelle mais qui est piquante, avec une opinion répandue autrefois en Europe. On sait que dans les idées de l'antiquité grecque et latine, les âmes venaient du firmament et y retournaient. Il y avait pour cela deux portes, aux endroits du ciel la voie lactée, qui leur servait de chemin, coupait le zodiaque \ Par celle des Gémeaux (qui correspondaient au signe du Cancer), eUes entraient dans le monde, et par celle du Sagittaire (signe du Capricorne) elles en sortaient pour retourner vers les dieux. N'est-il pas digne do remarque que plusieurs nations de l'Amérique s'accordaient à appeler la voie lactée le chemin des âmes ^?

Il y a, du reste, quand on compare les uranographies des différents peu* pies, des rencontres qui nous surprennent, mais dont il ne faut pas cepen- dant exagérer la valeur. Ainsi, parmi les groupes d'étoiles, les Iroquois avaient nommé les Pléiades te iennonniakoua, mot qui signifie, dans leur langue, les danseurs et les danseuses. Ils n'étaient pas les seuls à se former cette idée. Hyginus, par exemple, chez les anciens, dit que les Pléiades, par la disposition des étoiles, paraissent danser une ronde. Mais s'il y avait ici une ressemblance, d'autres peuples s'étaient arrêtés à une image différente et avaient vu dans ce groupe une poule et ses poussins : pillahu codi, avait-on dit dans l'Inde *, succoth benoth en hébreu, qui exprime la même idée ^, et dans les langues modernes : en italien gallineta, en français poussinière, en anglais hen and chickens.

^ Caesar, De bello gallîco, lib. i. 2 p. h, Mallet, Introduction à l'histoire du Danne- marc, 1785, p. 222. 3 PliUOy De republica, lib. x ; Macrobius, Expositio in somnium Scipionis, lib. i , cap. 9. ^ LafUau, Mœurs des sauvages , éd. 4», 1724, 1. 1, p. 406. 5 BaiUy, Histoire de l'Astronomie ancienne, 177S, dise, prél., p. 30. 6 Hyde, Syntagma dissertationum, réimpr. 1767, t. I, In Ulugh Beighi tabulas commentarii, p. 42.

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5f INTRODUCTION. CHAPITRE H.

Les exemples suivants surprennent au premier abord. Dans la sphère japonaise^ si diiïérenle de la nôtre^ la constellation du Cancer ou Écrevisse est figurée par un crustacé comestible des mers de TOrient^ la limule à doigts variés \ On a trouvé que les Iroquois nommaient le quadrilatère de la Grande Ourse okouari, ce qui dans leur langue signifie Tours. Cette coïn- cidence est certainement singulière. Il faut voir cependant s'il s'agissait d'une dénouimalion vraiment originale. Les Indiens du Canada avaient été de bonne heure en relation avec les colons français et en avaient reçu une certaine instruction. Les Micmacs^ par exemple^ désignaient^ en 1606^ à Marc Lescarbot^ la Grande et la Petite Ourse sous les noms de mouhinne et mouhinchiche ^ y qui n'étaient que la traduction, dans leur langue^ de ce qu'ils avaient entendu des Européens. Mais chez les Iroquois, dit Lafitau ^y il y avait originalité, parce que le nom d'ours ne s'appliquait qu'au quadri- latère; l'ours, disaient-ils, n'a qu'une très petite queue, dont les trois étoiles e, Ky >7 feraient une exagération monstrueuse. Ces Irois étoiles forment pour eux un astérisme différent, Irois chasseurs qui sont à la poursuite de Tours, et dont celui du milieu porte la chaudière figurée par g Ursae majoris (Alcor).

En admettant ce raisonnement sur l'originalité du terme, la situation de Tastérisme près du pôle n'a-t-elle pas donné l'idée d'un symbole, qui se rattache d'une manière intime aux régions du Nord? L'ours tient une place notable dans les préoccupations des peuples septentrionaux. Chez les Finnois, en particulier, il a sa fête annuelle, nommée fête de Tours, dans laquelle un de ces animaux, mêlé à une soupe de pois, est mangé en commun par tous les membres de la tribu ^.

Il n'y avait d'ailleurs rien d'extraordinaire à ce que la Graude Ourse repré- sentât, pour les différentes peuplades du nord de l'Amérique, un des animaux les plus volumineux de leur région. Pour les Esquimaux c'était le renne, pour les Indiens de Puget Sound c'était l'élan. Mais ces conceptions de grande zoographie ne se maintenaient pas en changeant de pays. Ainsi chez les Aztèques TOurse était un scorpion, en Chine c'était un boisseau, dans Homère c'était un chariot Les anciens Egyptiens, les Arabes, les Mongols ont démembré celle constellation, trailant séparément le quadrilatère et la queue. De celle-ci, l'ancienne Egypte faisait une jambe, et les Italiens

^ Limulus heterodactylm. 2 Lescarbot, Histoire de la Nouvelle France, 1609 ; Le Clerc, Nouvelle relation de la Gaspésie, 1691, cliap. vij. 3 Lafitau, Mœurs des sauvages, éd. 4'», 1724, t. H, p. 239. ^ Prichard, Researches inlo the physical history of mankind, 3rd éd. (la dernière donnée par l'auteur), vol. III, 1841, p. 294.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 85

modernes fonl trois cavaliers, i tri cavalli, comme on le voit écrit sur la sphère céleste de Coronelli.

Il n^y a donc rien à conclure de la similitude des symboles^ chez quelques peuples, au sujet de la grande constellation polaire. On doit encore attacher moins d'importance à l'assimilation des Hyades à un Taureau, que La Con- damine attribue aux Indiens de FAmazone K Au-dessous de Goari, ce voya* geur avait rencontré une tribu qui donnait le nom de tapiira rayouba au V du Taureau. Or ce nom signifiait, dit La Condamine, mâchoire de bœuf. IHais il faut ajouter que c'était proprement mâchoire de tapir, et qu'on en faisait seulement le bœuf^ parce que le nom du tapir avait été étendu à l'espèce bovine, après son introduction par les Européens. Les Hyades étaient du reste une mâchoire de tapir jusqu'au Pérou, telle était la signification de leur nom ahnaracaqui dans la langue indigène.

Pour en revenir aux Iroquois, en dehors des groupes des Pléiades et de la Grande Ourse, ils n'en avaient guère formé d'autres. La Polaire cependant ne leur était pas demeurée inconnue. Ils la nommaient iactoouat/enties, celle qui ne marche pas; elle leur servait de repère dans leurs voyages. Mais ils la considéraient isolément. Ni eux, ni les Abenaquis, ni les autres tribus voisines n'avaient formé de la Petite Ourse un astérisme.

Parmi les quelques agroupements d'étoiles faits par les Esquimaux, Crantz mentionne aussi l'Ourse; mais ici elle s'appelait Ingta^ le renne femelle. Les sept étoiles brillantes de cette constellation étaient en même temps sept chiens de chasse aux trousses d'un ours. Les Esquimaux connaissent la Polaire, kaumorsok, le chasseur de chiens de mer; ils nomment les Pléiades killuk tursety les liées ensemble, les Gémeaux la poitrine du ciel, et les trois étoiles de la ceinture d'Orion sont pour eux trois hommes égarés, qui s'étant perdus en revenant de la pêche des phoques, ont été transportés au ciel. Au détroit de Fuca, les Indiens Makahs ont donné, aux constellations qu'ils ont formées, des symboles de cétacés ou de poissons. Les préoccupations des peuples et leur genre de vie se reflètent involontairement dans leurs concei>- tions les plus arbitraires. Il n'y avait guère de tribu sauvage, dans le Nou- veau Monde, qui n'eût un certain commencement d'astrognosie et qui ne désignât des étoiles par des noms d'objets ou d'animaux.

Malgré l'avancement de leur civilisation, les Péruviens et les Aztèques ne nous ont pourtant laissé que peu de choses en uranographie. Ils ne parais- saient pas y avoir fait de grands progrès et, à coup sûr la distribution du ciel en constellations n'était pas pour eux terminée. Celte situation s'accorde

Histoire et Mémoires de rAcadémie des sciences [de Paris], 174S, p. 447.

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54 INTRODUCTION. €HAPiTRB H.

d'ailleurs avec la connaissance encore incomplète que nous leur trouverons des planètes. Les Pléiades jouaient un rôle important dans la fête séculaire du Mexique. Les Aztèques avaient formé de la Petite Ourse un aslérisme de sept étoiles, qu'ils appelaient ciltatxuneciuUi. Ils distinguaient aussi la Grande Ourse, ils plaçaient un scorpion. Les Mayans connaissaient les Pléiades et les têtes des Gémeaux. Les Pléiades, oncoy-coyllur, paraissent aussi avoir été Tun des premiers objets célestes qui aient frappé les Péruviens. Ceux-ci avaient au ciel un jaguar, chuguin-chuncay, un porteur de croix, cal-chillay, et quelques autres groupes, qui n'ont pu être identifiés. Ils avaient donné des noms individuels à certaines primaires, telles que a Aurigae, cotça, et «Lyrae, urcH'Chillay. La Croix du Sud, catti-chillay ^ ne leur avait pas échappé ^ Ils appelaient la voie lactée une poussière d'étoiles. La grande tache obscure de cette zone, près de la Croix, avait reçu d'eux un dessin d'imagination, comme celui qui fait voir des formes fantastiques sur le disque de la Lune. Dans le <( sac de charbon, » c'était une brebis allaitant un agneau, dont quelques- uns prétendaient distinguer jusqu'aux moindres détails ^ Mais cette astro- gnosie, bien qu'elle eût quelques développements, ne s'étendait pas à la sphère entière.

Sur la côte occidentale de la Patagonie, vers le 49« degré de latitude sud, Pigafelta, qui accompagnait Magellan, avait recueilli une liste de mots, dans lesquels figurent seulement, en fait de termes astronomiques. Soleil, calipe- cheni, et étoile, seireu ^. On peut en inférer que l'uranographie ne faisait que naitre. Sur la côte orientale de la même péninsule, les Puelches regardent les étoiles comme la réapparition de leurs ancêtres. La voie lactée est pour eux le champ ces mânes des moris chassent les autruches et les nuées de Magellan sont les plumes de ceux de ces oiseaux qu'ils ont réussi à tuer *.

Les Tahitiens, de leur côté, avaient formé sur la voûte céleste un certain nombre de groupes d'étoiles. Le premier qui parait avoir fixé leur attention élait encore les Pléiades. C'était pour eux un repère dans le cours de l'année, lorsque cet astérisme se couchait le soir dans la mer. Mais ils s'étaient plutôt occupés des belles étoiles que de l'agroupement des astres. Sirius, Achernar, Aldébaran, Régulus, Antarès avaient des noms, qui n'étaient connus cepen- dant que d'un petit nombre de ces insulaires. La voie lactée était, pensaient-

^ D'Acosta, Historia de las Indias, 1S91, lib. v, cap. 4; Caesius [Blaeu], Coelum astro- nomico-poeticum , 1662 , cap. xix. 2 Garcilaso , Primera parte de los commentarios reaies, 1609, lib. ii, cap. 23. 3 Pigafelta^ Viaggio atome il monde, dans Ramusio, Navigatieni et viaggi, t. I, éd. 1563, p. 370. ;* Fdkner^ A description of Patagenia and the adjeining parts ef Seuth America, 1774.

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ÉPOQUE FABDLÏOSE. NAISSANCE DE L^ASTRONOMIE. S5

ils^ un bras de mer^ peuplé de requins. En Chine, la voie lactée est le fleuve céleste^ iien-ho K La tache noire de la Croix du Sud se nommait, dans la langue de Tahiti, o-ere, qui désignait un des poissons péchés sur les côtes de l'ile ^. En fait d^astérismes proprement dits, on ne nous parle que du baudrier d'Or ion et des deux corps des Gémeaux. Ceux-ci étaient appelés ainanu, les jumeaux ^ Cette coïncidence frappera. Cependant la similitude de deux types voisins^ dans la sphère étoilée, ne suffit-elle pas pour expliquer cette dési- gnation ? Les Tahitiens distinguaient entre le jumeau d'en haut et celui d'en bas.

Les étoiles comme guides. Avec Taslrognosie venait la découverte de la Polaire, et avec la découverte de cette étoile une première application de la science des astres, celle de l'orientation pendant les voyages. Nous avons vu il y a un instant que les Iroquois employaient, pour se conduire, l'étoile « qui ne marche pas. » Au XV*» siècle, quand les premiers voyageurs européens apprirent à connaître les noirs du Cap Vert, ils remarquèrent qu'ils se servaient, pour se diriger dans l'intérieur du pays, des vents, des oiseaux et des étoiles ^ Du temps de Pline, lorsqu'on se rendait par terre de Carthage aux Syrtes, on se conduisait aussi d'après les astres, dans ces plaines inhabitées et nues ^

Mais c'est surtout dans l'art de la navigation que les progrès de l'astro- gnosie étaient appelés à rendre de grands services. Tandis que la plupart des peuples qui les entouraient cherchaient grossièrement le Nord par la Grande Ourse, dont l'aspect était plus frappant, les Phéniciens furent, à ce qu'il parait, les premiers qui se guidèrent par la Petite Ourse ^. Si l'on en croit Ovide, ils furent même longtemps les seuls à se conduire d'après cette constellation ^. Orion servait à beaucoup de marins à se rendre compte de la révolution du ciel ^ Au moyen âge, les Arabes, lorsqu'ils naviguaient vers le Midi, se servaient encore de Canopus Navis) pour reconnaître le Sud ^.

La connaissance de la sphère devint aussi importante, à un certain

* Souciet, Observations mathématiques... tirées des anciens livres chinois, t. III, 1732, p. 32. ^ De Zach, Correspondance astronomique, t. VIII, 1823, p. 97. 3 Ellis, Polynesian researches, 2nd éd., 1832, vol. III, p. 172. * Walckmaer, Collection des relations de voyages en différentes parties de l'Afrique, 1, 1842, p. 72. ^ Plinius, Historia naturalis, lib. v, cap. 4.-6 Aratus, Phaenomena, v. 3644; Strabo^ Res géogra- phie», lib. i; Arrianus^ De expeditione Alexandri magni, lib. vi, cap. 26. ^ Oviditis, Tristia, lib. iv, n* iij, v. 1-2. 8 ThemalexaiulrinuSy Commentarii in Arati Phaenomena, dtns l'Aratus deMorelius, Parisiis, 15S9, p. 177. 9 Stoffler, Elucidatio fabricae ususque aslrolabii, 1813, p. 22.

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ftO INTRODUCTION. CHAPITRE II.

moment pour les Norinans, qu elle Favait été dans l'antiquité pour les Pbé- nicieus. L'astrognosie avait^ comme nous Tavons vu^ quelque développement chez les Scandinaves. Àussi^ parmi les qualités qui servaient le plus à dis- tinguer les princes du Nord, nous voyons mentionner avec Fart de jouer aux échecs, avec ceux de patiner, de nager et de faire des vers, la connaissance des étoiles et leur désignation par leurs noms respectifs.

Première conception du firmament. Mais les premiers observateurs du ciel étoile n^avaient aucun soupçon de la véritable nature des. astres, ni des distances immenses qui nous en séparent. Ils les croyaient sinon à portée de la main, au moins, et presque dans un sens littéral, à portée de la voix. Homère dit que les pins les plus élevés de Flda dépassaient la limite de Fâtmosphère, et pénétraient dans la région éthérée \ à travers laquelle le bruit des armes de ses héros parvenait jusqu'au cieP.

Ce ciel était, pour la plupart des peuples primitifs, une demi-sphère solide^ une cloche qui reposait sur la Terre. C'était, suivant Fexpressiou d'Euripide, « un couvercle mis sur les œuvres du sublime ouvrier. » « Vous étendez les cieux comme un pavillon, » disait au XI® siècle, en s'adressant au Seigneur, le psalmiste hébreu ^. Dans cette voûte hémisphérique, étaient fichées comme des clous les étoiles d'Anaximènes ^y et fermement attachées au cristal celles d'Empédocles ^. Telle était la conception grecque au siècle.

La cloche céleste recouvrait une Terre plate, entourée d'eau de toutes parts ^. Chaque peuple s'y croyait au centre. La Chine est encore aujourd'hui « l'empire du milieu; » l'Inde est le « Midhyama » des brahmes ou demeure du centre. Telle était aussi la signification du « Alidheim » des Scandinaves, du « Mittigart » des anciens Germains, et celle du « Meadhon, » l'Irlande des Celtes hibernions. Les Incas montraient le centre de la Terre dans le sanctuaire de Cuzco, dont le nom signifie nombril, comme les Grecs le voyaient dans le temple du Soleil à Delphes, appelé aussi le nombril, omphalos, du monde habitable, et célébré à ce titre en plusieurs endroits par Pindare ''. Les Chinois de leur côté mettaient le nombril de la Terre dans la fameuse ville de Khotân ^. Est-il possible de méconnaître que l'esprit

^ Homerus, Ilias, lib. xiv, v. 287. 2 IbicL, lib. xvii, v. 494. 3 Psalmi, cap. cm [des bibles romaines], civ [des bibles protestantes], v. 3. ^ Plularchus, Deplacitis philoso- phorum, lib. ii, cap. 14. s fbid., lib. 11, cap. 13. 6 Dio Cassius, Historia romana, lib. XLiv. 7 Pindarus, Pythica, lib. iv, str. 4;*lib. vi, str. 1; lib. vin, ep. 3; lib. xi, antistr. 1. 85. Julien, Histoire de la vie et des ouvrages de Hiouen-Tsang, 18S3, t. I, p. 381.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 57

humain^ dans des conditions de développement analogues^ revient naturel- lement aux mêmes idées^ malgré la difTérence des temps et des lieux ?

La Terre d'Homère s'étendait à peine du Caucase aux colonnes d'Hercule *. Les nuages que le vent d'est apportait en Espagne se trouvaient arrêtés et comprimés^ dit Lucain^ par la voûte du ciel qui touche à l'océan ^. La con- ception de la Terre plale^ semblable à un gâteau, a régné dans la civilisation européenne jusqu'aux croisades et les lazzaroni de Naples l'ont encore \

Les Étrusques, au lieu d'une surface plate, représentaient la Terre comme une coupe faisant la contre-partie du firmament '\ Les Cbaldéens la croyaient bombée ^ L'idée d'une colonne qui soutenait le ciel paraît avoir été surtout orientale. C'était par excellence celle des Hindoux, pour qui le mont Mérou porte la voùle céleste. C'est la conception des Védas, qu'on retrouve chez tous les peuples qui ont subi l'influence brahmanique. Ainsi les Siamois disaient aux premiers voyageurs qui les ont visités dans les temps modernes^ qu'au milieu de la Terre, qui est plate et carrée, s'élève une montagne pyramidale d'une hauteur prodigieuse, la colonne du ciel. Le firmament repose sur ce monde, comme une cloche qui recouvrirait une table. La nuit succède au jour quand le Soleil passe derrière la colonne centrale. Au-dessus du firmament s'étend un espace, nommé intratiracha, qui rappelle la région de l'éther des Grecs, puis encore au-dessus est le ciel des anges.

Les Hawaïens des Sandwich, les Maoriens de la Nouvelle-Zélande, les Esquimaux du Groenland croyaient tous le ciel soutenu par une colonne, comme l'antiquité classique le supposait porté par l'Atlas. Cependant la conception d'un firmament en manière de voûte solide n'était pas tout à fait universelle. Les Iroquois supposaient le ciel fluide ; c'est pourquoi ils appe- laient une étoile otsisioky ce qui signifiait dans leur langue feu dans l'eau. Au pluriel, ce mot prenant la finale multiplicative devenait otsistokotiannion, qui désignait l'ensemble des étoiles. Quelquefois pourtant ils se servaient aussi du terme otsistokouanncntagon, des feux attachés, l'on retrouve l'idée d'Anaximènes et d'Empédocles. Dans la Polynésie, les indigènes ne parvenaient à s'expliquer le mouvement circulaire du Soleil qu'en se repré* sentant le grand dieu Maui le retenant à l'aide d'une corde, et une semblable idée se trouvait partagée par les Péruviens.

^ Uomerus, Ilias, lib. xviii, v. 606; lib. xx, v. 7; lib. xxi, v. 19i-195; Odyssea, lib. xi, V. 156-157 ; lib. xii, v. 1. ^ Lucanus, Pharsalia, lib. iv, v- 72. 3 G. Mûlter-Frauenstein, dans Ausland, Jahr 1884, p. 442. ^ 0. Mûller, Die Etrusker, 1828, vol. Il, p. 96, 98, 143. K Diodarus siaUrn, Bibliotheca historica, lib. u, cap. 31.

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Î&8 INTRODUCTION. CHAf ITRB II*

Découverte de Vénus. Par leur mobilité au milieu des constellations, les grandes planètes forment une exception tellement frappante^ qu'indépen- damment de Téclat de ces astres^ leur mouvement devait suffire pour attirer rattenlion des observateurs. Il est remarquable cependant qu'à Tépoque Ton compose les premiers groupes détachés de Faslrognosie, on ne signale qu^un seul de ces (lambeaux errants ou voyageurs^ le plus beau de tous il e^ vrai^ Téclatante Vénus. Cette circonstance montre ce qu'il y avait alors de peu rigoureux dans inspection de la voûte céleste, et de nécessairement incomplet dans la cdnnaissance et par conséquent dans la nomenclature des étoiles. Les autres planètes restaient inconnues^ parce que la topographie du ciel n'était qu'en ébauche. L'examen méthodique manquait, et c'est encore pour avoir négligé de pousser cet examen plus loin que nos astronomes eux- mêmes sont restés jusqu'au XYIIP siècle sans découvrir Uranus, qui est pourtant visible à l'œil nu.

Vénus sera donc la seule des planètes dont nous aurons à nous occuper pour le moment. La connaissance encore tout isolée de cet astre marque un point caractéristique dans le développement historique de la science.

Il semble que l'identification de Vénus, dans ses deux aspects du matin et du soir, suive immédiatement ou même accompagne sa découverte. Les excursions de l'astre des deux côtés du Soleil paraissent entrer dans la notion même de son existence. On ne trouve, en effet, aucun moment dans le progrès des connaissances, ni parmi les sauvages aucun peuple, qui nous montrent Vesper et Lucifer comme deux astres distincts. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que celle identité fût connue de Pythagore ^ et de Parménides^, aux VI® et siècles, ni rien de bien remarquable dans ce fait que les Égyptiens en auraient communiqué la notion aux Grecs ^

Vénus est la seule planète mentionnée dans Homère, elle figure en deux endroits différents, une fois comme étoile du soir ^ et une fois conune étoile du malin ^ C'est encore la seule qu'on trouve dans Hésiode ^. Mais Pythagore connaissait toutes les grandes planètes et avait une première idée de leurs révolutions. Or, entre Hésiode et Pythagore il y a près de trois siècles.

Il serait fort difficile de dire vers quelle époque Vénus a été connue des nations de l'Orient qui sont arrivées plus lard, dans leur plein développement.

^ Plinus, Historia naturalis, lib. ii, cap. 8 ; Diogenes Laertius, De vitis clarorum philo- sophorum, lib. viii, cap. 14. 2 Diogcfies Laertius, op. cit., lib. ix, cap. 23. 3 Plato^ Timaeus; Macrobius, Expositio in somnium Scipionis, lib. i, cap. 19. ^ Homerus, Ilias, lib. XXII, V. 318. » ibid.y lib. xxui, v. 226. 6 Hesiodus, Theogonia, v. 381.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE L ASTRONOMIE. ••

à la connaissance de toutes les grandes planètes. Elle est encore le seul ces astres qui soit nommé dans les anciens livres hébreux. Ellîe personnifie le matin dans un passage de Job \ vers le XV® siècle, et elle est appelée n Soleil du matin, » au VII^ siècle, dans un verset d'Isaïe \ En Egypte, en Mésopotamie et en Chine, l'époque de la découverte de Vénus se perd dans la nuit antéhistorique. Celte planète est toutefois la première dont on trouve des observations sur les tablettes cunéiformes de la Chaldée. L'une d'elles remonte au VIII® siècle 5. Pour les Aryens, on peut fixer une date, qui n'est pas extrêmement ancienne, à laquelle ce peuple, ne mentionnait encore aucune des planèles. Dans la littérature védique *, on a cité un pas- sage du Tailtiriya-aranyaka, que l'on croyait s'y rapporter; mais l'interpré^ tation en est fort douteuse. Le code de Menou ^ ne nomme pas une seule des planètes. C'est seulement un certain temps après leur arrivée dans l'Inde que les Aryens ont reconnu pour la première fois le déplacement de ces corps. Cette circonstance sera mise plus loin hors de doute, par le caractère tout à fait indien des noms qu'ils ont donnés à ces astres. En outre, ils avaient fait de Vénus un personnage mâle, tandis qu'en Chaldée cette planète était femelle.

Mais c'est surtout par l'exemple des peuples qu'on a trouvés à l'état sau- vage ou à l'état barbare, qu'on peut se convaincre de l'antériorité de la découverte de Vénus par rapport à celle des aulres planètes. Dans le Nou- veau Monde tout entier, Vénus était le seul de ces corps qui eût été remarqué avant l'arrivée des Européens. Les Péruviens l'appelaient cAûwca, mot qui veut dire chevelue, à cause de ses nombreux rayons. Elle reste toujours, disaient- ils, à proximité du Soleil, parce que c'est la plus belle des éloiles et qu'à ce titre le Soleil ne veut pas s'en séparer. Les Mexicains nommaient Vénus ctllapuli'^veyestlalin, ce qui veut dire grande étoile du matin, et tlaviscalpan- leaitliy qui signifie dieu du matin et du soir, montrant clairement que l'iden- tité de Phosphore et de Vesper était bien connue. Dans le vocabulaire étendu de la langue maya, formé par Brasseur de Bourbourg ^, une seule planète est nommée, hôzan-ek, Vénus comme étoile du soir. Nous avons vu cependant qu'il y a, dans le même vocabulaire, dix termes différents pour indiquer autant de parties physiques du jour ou de la nuit '', ce qui suppose déjà un certain avancement de l'astronomie. Les Indiens Pawnies, alors sur

* Job, cap. xxxvin, v. 12. 3 haios, cap. xiv, v. 2. 3 Tablette k 160 du British Muséum. 4 Vers le X1V« siècle. » Mis par écrit au 1V« siècle. 6 Mission scientifique au Mexique; linguistique par Bra55«/r rfe BoMrtourj, vol. II, 1870, p. 128-462. Plus haut, présent chapitre, p. 36.

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60 INTRODUCTION. CHAPITRE II.

la rivière Platte, ils avaient quelques villages^ appelaient Vénus la grande étoile^ et lui faisaient annuellement des offrandes^ avant la plantation du maïs^ des fèves et des polirons; mais ils ne parlaient d^aucun autre astre mobile. Chez les Iroquois, LaOtau nous donne le nom d^une seule planète^ te ouentenhaoaitha^ celle qui porte le jour. Vénus était Tunique étoile errante à laquelle cette peuplade avait accordé un peu d'attention. Au Brésil^ c'était aussi la seule qui fut connue des indigènes. Chez les Topinamboux^ par exemple, Lery n'avait trouvé de mots que pour désigner le Soleil, conarassi, la Lune, iascé, et l'étoile du matin, iassi tata oussou. Tout le reste des luminaires célestes était compris sous l'appellation générale de iassi tata miri.

Il n'y a donc pas h douter que Vénus ne soit remarquée par les peuples qui commencent, avant qu'aucune autre planète frappe leur attention. C'est le résultat d'une première inspection superficielle d'un Ormament dont on n'a encore qu'une connaissance vague et Ton ne possède que des repères clair-semés.

Terreur pendant les éclipses. Avant de suivre le progrès des décou- vertes parmi les nations qui se sont élevées au-dessus de la phase primitive, il nous reste à donner une idée de certains caractères psychologiques atta- chés à l'astronomie naissante. La nature des impressions que l'homme peu cultivé reçoit des phénomènes célestes dépend du niveau mental des popu- lations. Rien n'est plus significatif, à cet égard, que la terreur inspirée par les éclipses.

Nous prendrons en premier lieu les peuples barbares et sauvages de l'Amérique. Les Incas avaient remarqué les éclipses, mais sans tenir note d'aucune en particulier; ils restaient à cet égard en retard sur les Aztèques. Lorsque le Soleil s'éclipsait, ils s'imaginaient que c'était pour témoigner sa colère et pour leur montrer qu'ils l'avaient offensé. C'était donc pour eux le présage d'un châtiment redoutable, premier signe d'une astrologie qu'il était trop tôt cependant pour voir se développer et florir.

Chez tous les peuples primitifs, l'éclipsé de Lune était d'ailleurs beau- coup plus remarquée que l'éclipsé de Soleil. Ce fait s'explique aisément L'éclipsé partielle de Soleil n'est pas plus sensible que le passage d'un nuage et peut aussi bien manquer à fixer l'attention, et quant à l'éclipsé totale, elle est extrêmement rare. La Lune, au contraire, à l'époque de ses éclipses, demeure toute la nuit sous les yeux, et tout homme qui veille suit sans éblouissement les changements qui surviennent à son disque.

Quand la Lune s'éclipsait, les Incas croyaient à une maladie de cet astre.

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ÉPOQUE FABOLBUSE. NAISSANCE DE l' ASTRONOMIE. 61

L'inquiétude se répandait dès qu^n la voyait entamée. Si elle allait disparaître tout entière, pensait-on, ce serait le signe qu'elle aurait trouvé la mort. Alors elle ne pourrait plus se soutenir au ciel, et en tombant sur la Terre elle écraserait les pauvres mortels et le monde finirait. Cest pourquoi, aussitôt que quelqu'un s'apercevait d'une de ces éclipses, dont ce peuple était incapable de prévoir les dates, tous se jetaient sur les instruments qui pouvaient leur tomber sous la main, tambours, trompettes, timbales, faisant un vacarme épouvantable. En même temps ils attachaient les chiens et les fouettaient, pour leur faire pousser des cris lamentables; car ils étaient persuadés que la Lune aime les chiens et que, touchée de leurs gémissements, elle ferait un effort pour se ranimer. Les Grecs de l'antiquité classique auraient-ils parlé autrement de Diane chasseresse?

Hommes, femmes et enfants se joignaient, au Pérou, pendant que durait Féclipse^ dans un concert bizarre de cris : marna quitta, marna quitta! c'est- à-dire maman Lune, suppliant les puissances célestes de ne point la laisser mourir. Aussi, quand elle reprenait sa lumière, louait-on le grand dieu Pachacamac, soutien de l'univers, qui Tavait guérie. Et quand elle était toute revenue, on rendait grâce non seulement de sa guérison, mais aussi de ce qu'elle n'était point tombée pour mettre fin à l'existence des hommes. Garcilasô dit que toutes ces pratiques se faisaient encore de son temps, un demi-siècle après la conquête.

Aux Antilles, les mêmes idées, à bien peu près, régnaient au sujet des éclipses de Lune. On faisait un semblable tapage, en frappant sur des écorces, sur des timbales, sur des chaudrons, et surtout en agitant les maraca, calebasses dans lesquelles on faisait entrer des cailloux, comme les grelots dans nos clochettes. Le démon Maboya des Caraïbes est l'être terrible qui essaie de dévorer l'astre des nuits. Il ne se borne pas d'ailleurs a attaquer la Lune dans ses éclipses. Cette fonction ne lui a sans doute été attribuée qu'après plusieurs siècles de sorcellerie. Il est avant tout l'auteur des apparitions effrayantes, des maladies, du tonnerre et des tempêtes.

Voici la description que Dutertre donne de l'émotion des Caraïbes en pareille circonstance : « Quand il se fait une éclipse de Lune, dit ce mis- sionnaire, ils s'imaginent que le Maboya la mange. Ce qui fait qu'ils dansent toute la nuit, tant les jeunes que les plus âgés, les femmes que les hommes, sautelant les deux pieds joints, une main sur la tête et l'autre sur la fesse, sans chanter; mais jetant dedans l'air certains cris lugubres et épouvantables. Ceux qui ont commencé une fois à danser sont obligés de continuer jus- qu'au point du jour, sans oser quitter pour quelque nécessité que ce soit. Cependant une fille tient dans sa main une calebasse, dans laquelle il y a

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M INTRODUCTION. CHAPITRE IK

quelques pclils cailloux enfermés, et en la renouant, elle tâche d'accorder sa yoîx grossière avec ce tintamarre importun '. »

, Les Hurons avaient la même opinion que les Caraïbes au sujet des éclipses dfe Lune, et ils suivaient les mêmes usages, faisant un grand bruit de lam^ )i)ours et de chaudrons, dans Fespoir d'effrayer le dragon. Les Esquimaux^ pendant les éclipses, cachent les provisions et ferment les maisons, de peur (Djue le Soleil ou la Lune n'y entrent. Les hommes jettent des cris et frappent deâ coups retentissants. Les femmes tirent les oreilles des chiens. Si cesani- jmaux crient, c'est que la On du monde ne doit pas arriver encore, car les chiens, qui existaient avant les hommes, ont un plus sur pressentiment de l'avenir.

Pour certaines tribus de l'Amérique du Sud, c'est un chien gigantesque qui, dans les éclipses, dévore la Lune; pour les Guaranis du bassin de l'Oré- noqiie, l'ogre est un jaguar; pour les iMakahs ichthyophages du détroit de *Fuca, c'est un requin. Dans ces occasions, beaucoup de peuplades tiraient des flèches en l'air, dans le but d'écarter les prétendus ennemis du Soleil et de la Lune. On ne peut manquer de se rappeler à ce sujet le roi Alphonse VI de Portugal qui, ayant appris qu'il y avait au ciel une comète ^, présage de la mort d'un souverain, sortit pour l'apercevoir, et après l'avoir insultée, lui lira des coups de pistolet.

Des idées analogues, bien que sous une forme un peu différente, se retrou- vaient chez les Scandinaves. La Lune, Mane^ est pour eux un être mâle, tandis que Sunna, le Soleil, est femelle. Ces astres sont frère et sœur. Ils marchent vite, par la raison que, près d'eux, il y a deux loups terribles, tout prêts à les dévorer, « L'un, dit l'Edda, poursuit le Soleil, qui le craint parce qu'un jour il eu sera englouti. L'autre s'attache à la Lune, et lui fera aussi quelque jour subir le même sort. » Le plus redoutable « s'appelle Managafmer, monstre qui s'engraisse de la substance des hommes approchant de leur fin: quelquefois il dévore la Lune et répand du sang sur le ciel et dans les airs. » C'est le monstre qui attaque cet astre dans ses éclipses, menaçant chaque fois de J'avaler.

11 est resté fort tard dans l'astronomie des Hindoux un remarquable vestige des idées primitives. Chez ce peuple, la science, parvenue à un état beaucoup plus avancé, conservait au ciel, sur le rang des planètes, le monstre qui s'efforce de dévorer le Soleil et la Lune dans leurs éclipses. Elle en avait fait un personnage double, composé de la tête, râhou, et de la queue, kétou,

^ DtUerlre, Histoire naturelle des Antilles, 1667, traité vn, ch. 1, § 3. ^ La comète de 1664.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE L ASTRONOMIE. 6S

de cet être fabuleux. C'étaient les deux nœuds opposés de IVbite lunaire sur récliptique. Cette donnée a même appartenu à notre astronomie classique. Les nœuds de la Lune y ont été désignés longtemps comme la tête et la queue du dragon el^ pour celte raison^ la période des nœuds est encore appelée^ par les astronomes de nos jours^ la période draconitique.

Il y avait aussi chez les Hébreux quelque chose de la tradition du dragon. Ainsi^ lorsque Fauteur de FApocalypse nous représente une femme^ drapée dans le Soleil^ qui a la Lune sous ses pieds et qui porte un diadème surmonté de douze étoiles^ un dragon à sept têtes^ capable d'entraîner d'un mouvement de sa queue un tiers des étoiles du ciel^ attend le fruit que cette femme va mettre au monde pour le dévorer ^

Dans les croyances populaires de Sumatra et de Malacca^ l'obscurcissement de l'astre est causé par un grand serpent qui l'entortille dans ses plis. Les Alfourous de Ceram croient que quand la Lune s'éclipse^ c'est qu'elle s'endort^ et ils battent alors du tambour pour la réveiller. Le peuple de Siam s'imagine encore de nos jours que les éclipses arrivent par la malignité d'un dragon^ qui dévore le Soleil ou la Lune. Il fait alors un bruit terrible de poêles et de chaudrons pour chasser ce pernicieux animal. Les lettrés cependant n'igno- rent pas que ces phénomènes ont une cause naturelle et qu'on peut les sou- mettre au calcul. C'est donc^ chez le peuple^ un reste de l'époque des fables et des démons.

On pourrait dire la même chose de la Chine^ depuis des siècles les mandarins annonçaient les éclipses et en connaissaient par conséquent les périodes. Mais^ dans ce pays éminemment conservateur^ la Cour même et les autorités de l'empire ont perpétué indéfiniment les traditions des premiers temps. Une éclipse de Soleil était considérée^ à la Chine^ comme un avertis- sement donné à l'empereur d'examiner ses fautes et de se corriger. Si le phénomène était annoncé par l'astronome officiel, on en donnait avis dans tout l'empire^ et la Cour s'y préparait par la retraite et le jeûne. La date arrivée^ on attendait partout avec anxiété. Dès que l'astre était entamé^ qu'il commençait^ suivant l'expression chinoise^ à être « mangé ^ » l'empereur donnait lui-même l'alarme^ en battant « le roulement du prodige sur le tam- bour du tonnerre. » Les mandarins qui étaient venus avec leurs arcs et leurs flèches^ « pour secourir l'astre éclipsé ^y » ne discontinuaient pas de tirer en l'air. L'idée qu'il s'agit de « délivrer » le Soleil et la Lune^ au moment de leurs éclipses^ se retrouve jusqu'aujourd'hui dans les documents officiels de

* Apocalypsis, cap. xii, v. 1-4. 2 En Chinois chi. 3 Tcheou-li [ XII* siècle], Uv. xii, H ; liv. XXXI, 34.

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64 INTRODUCTION. CHAPITRE If.

la Chine. Les mêmes usages se continuent encore^ avec le même objet sup- posé^ à la Cour et dans les provinces, comme Tattestent le Recueil des lois ^ à Tannée peu ancienne de 1645, et les Règlements du tribunal des rites ^, publiés en 1846.

Pour les Chinois éclairés ce ne sont plus que des formes. Mais chez le peuple, il reste de la superstition. Dès que Téclipse commence, il continue comme autrefois à se jeter à genoux et ii frapper la terre du front. Puis il fait un grand bruit de tambours et de timbales, pour délivrer Tastre du dragon qui menace de le dévorer.

Un semblable héritage, provenant d'un temps depuis longtemps disparu^ a subsisté dans notre Occident, si fier de ses lumières, beaucoup plus tard qu'on ne serait tenté de le supposer. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les superstitions y étaient fondées sur les mêmes idées que nous venons de trouver dans l'extrême Orient et dans le Nouveau Continent.

On sait que les anciens Grecs avaient, comme les Inc^s et les Chinois, la pensée que, dans les éclipses, le Soleil et la Lune souiïraienl, ou même qu'ils étaient exposés à périr ^. Platon fait allusion à cette croyance ^, qui était reconnue pour remonter très haut^ Pendant que les magiciennes exécutaient leurs opérations mystérieuses, on croyait secourir l'astre compromis en faisant retentir des cymbales d'airain ^

Une foule de passages des auteurs grecs et latins ^ portent témoignage de l'usage constant, dans l'antiquité, de faire un grand bruit: « crepilu dissono auxiliante, » dit Pline ^ ; « aeris crepitus in defectu Lunae, silenti nocte, fieri solet, » dit de son côté Tile-Live ^. Sous Tibère, les soldats de Pannonie, surpris par une éclipse de Lune au milieu de leur révolte, eurent recours aux bruits discordants '^. On attribuait aux sons éclatants le pouvoir de mettre en fuite les mauvais esprits. Suivant une tradition qui subsiste encore et qui a été poétisée par Wieland '*,les premiers accents du coq brisent les enchan- tements de la nuit.

Dans le commencement de la constitution de l'église chrétienne, les popu- lations continuaient à jeter des clameurs quand le Soleil ou la Lune s'éclip-

^ Khing-ting-thaï-thsing-hoeï-tien-sse-li, liv. ccclxxxix, 1. 2 Khing-ting-ll-pou-tse- H, liv. CCH. 3 Homerus, Odyssea, lib. xx. v. 3S7; expliqué par llias, lib. xvni, v. 290 et lib. VI, V. 60. ^ PlatOy Gorgias, cap. 68. s Scholia in Apollonium Rhodetisem, ad lib. ui, V. 533. 6 Caelius Rhodiginus, Lectiones antiquae, lib. xix, cap. 10. Scholia in Theocritum, Idyllia, lib. n, v. 36; Alexander Aphrodisaeus, Quaestiones naturales, lib. i, prob. 46; lib. n, prob. 43. 8 PHnius, Historia nataralis, lib. ii, cap. 12. 9 Livius, Historiarum romanarum décades, lib. xxvi, cap. 5. *o Tacitus, Annales, lib. i, cap. 28. - n Wieland, Oberon, 1787, Ges. n, v. 169.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l' ASTRONOMIE. 65

saient. Il semblerait^ dit Maxime de Turin, qui les reprend sur ce point, qu'on voulût donner du secours au créateur, comme si Dieu, qui a fait les astres, n'était pas en état de les défendre et de les soutenir K » L'usage n'en est pas moins resté de sonner les cloches, pour combattre l'action des esprits malfaisants. Au siècle dernier on les sonnait encore presque partout pendant les orages, et cette pratique n'a pas môme entièrement disparu. On les sonnait avec persistance pendant les éclipses, et c'était dans une visible intention. Parmi les dangers que la cloche d'église est destinée à repousser et que le prêtre énumère en lui donnant la consécration, figure en eiïe( l'obscurité causée par les fantômes, umbra phantasmatum ^, souvenir, dit le Père Lafitau, des génies obscurs qui dévorent la Lune 5.

Ce qu'il y a de remarquable et de surprenant dans la terreur causée aux hommes, pendant l'état d'ignorance, par le phénomène des éclipses, ce n'est pas tant le sentiment de frayeur que l'analogie des superstitions et la simi- litude extraordinaire des moyens employés pour détourner le malheur. Cette grande ressemblance peut-elle être attribuée entièrement à l'unité de la nature humaine? Ne faut-il pas y voir les traces d'une communauté de source et de relations d'une prodigieuse antiquité? Nous reviendrons sur ce point A Toc- casion des analogies qu'on remarque entre les zodiaques de différents peuples.

D'autre part, cette longue persistance, jusqu'au milieu de sociétés éclairées, de pratiques dont l'inutilité et la vanité sont désormais connues, est-elle le fruit seulement de la coutume et de la tradition ? Une habitude mentale, continuée de génération en génération, n'a-t-elle pas créé un véritable instinct transmissible, comme la crainte à l'aspect du serpent est devenue instinctive chez le singe qui, avant toute expérience, tressaille à la première vue de cet animal ?

IJaslronomie naissante contemporaine de l'animisme. Dans la phase inférieure du développement des peuples, la ressemblance des conceptions fabuleuses ne s'arrête pas d'ailleurs aux monstres qui avalent les astres. L'entrainement de la pensée humaine se fait en tout dans une même direc- tion. Sur un même horizon social, le caractère des fables présente, quels que soient le lieu et l'époque, les mêmes traits généraux. Par l'effet de ces ten- dances communes, les créations et les formes peuvent aisément se rapprocher.

Le monstre qui menace le Soleil et la Lune appartient à la période psy-

^ Maximus Taurinemis [V* siècle], Homiliae, 1618; homilia de defectu Lunae, p. 703. 5 Pontificale romanum, part. 1(, De benedictione signi vel campanae. 3 Lafitau, Mœurs des sauvages amériquains, 1724, éd. 4^, t. I, p. 253.

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66 INTRODUCTION. CHAPITRE II.

chologique de Fanimisme. Il se lie, comme cas spécial, cerlaînemenl fort curieux, à toute cette conception fantastique d'èmes, d'esprits, de génies, que l'on imaginait remplir Tunivers, et qu'on entendait jusque dans le pétille- ment de la flamme, l'agitation des feuilles et le murmure de l'eau.

Il semble qu'à un certain moment de révolution mentale, l'univers se dédouble aux yeux des hommes. Chaque objet n'a pas seulement son corps, mais aussi son ombre. On dit que cette croyance est née de l'apparition dans les songes d'objets qui ne pouvaient pas être présents en corps el que Ton supposait avoir une seconde forme ou image. Dans Homère, Palrocle, après sa mort, apparaît en songe à Achille K Mais ce ne pouvait être le corps de Palrocle, c'était donc son âme. L'idée que les corps avaient des âmes se trouvait ainsi comme inculquée par les sens. Les objets qu'on mettait dans les tombeaux n'étaient pas destinés au corps, qui n'avait plus de besoins, mais à celte seconde personnalité, qui subsistait, et que les survivants voyaient dans leurs rêves. Or^ comme ces rêves ne montraient pas seulement des personnes ou des animaux, mais jusqu'à des objets inertes, il fallait que ces objets eussent aussi en eux un principe animique. Telle est l'origine qu'on attribue à l'animisme, un des grands horizons dans l'évolution mentale pri- mitive. C'est précisément cet horizon qui correspond à l'astronomie que nous venons de décrire.

A ce moment, tout dans la nature a son esprit ou génie ; tout a sa person- nalité. Les pierres parlent à l'homme et les arbres lui manifestent leurs joies ou leurs douleurs. Ce n'est même pas assez des âmes des objets sen- sibles. Des génies de toute espèce flottent partout, cachés sous le monde matériel. Et comme l'homme primitif avait beaucoup à craindre, ces génies sont le plus souvent à redouter, et à pacifier par des sacrifices.

L'animisme, en se resserrant peu à peu, conduit aux conceptions mytho- logiques. Il est à remarquer que l'homme fait d'abord des dieux des objets les plus vulgaires, tels que des pierres, des morceaux de bois, des dents d'animaux. Ce sont ses fétiches. Ils figurent en premier parce qu'ils se trouvent plus près de lui et que son intelligence est plus bornée. iMais plus tard les agents qu'il craint et qu'il conjure sont les forces météorologiques. Les vents, les pluies, les orages et surtout l'éclair el la foudre sont à ses yeux des puis- sances surnaturelles dont il a tout à appréhender. Il s'arrête un moment, parce qu'il n'a pas encore élevé sérieusement les yeux vers le ciel. Un temps viendra il laissera les météores de l'air pour diviniser les astres. Ses dieux vont toujours en s'éloignant.

Homerus, Illâs, lib. xxiii.

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOMIE. 67

A Pépoque il en esl aux déités terrestres, la crainte des dangers qui entourent de toutes parts l'homme sans armes et sans industrie le domine encore, il a des conjureurs et des sorciers plutôt que des prêtres* Dans le monde fantastique qui l'entoure et dont il se croit le jouet, il cherche à lire ce qui lui est réservé, par la divination et par l'explication des songes.

A la naissance de l'astronomie, les différents peuples, quelle que soit la dale ou la région de la Terre, ont leur place dans un même intervalle de l'histoire psychologique. Tous occupent un étal de développement mental, compris depuis la période des idoles brutes jusqu'à la croyance aux esprits et aux génies, sans dépasser la personnification des météores. Beaucoup ren- daient encore un culle ou du moins portaient une vénération aux montagnes, aux rochers, aux pierres, aux arbres, aux fontaines. S'ils façonnaient leurs idoles, ils ne savaient encore les tailler que d'une manière grossière. Mais leur conception d'un monde idéal n'allait pas jusqu'à la personnification et à l'adoration générale des astres.

Les nations hyperboréennes de l'Ancien Continent étaient encore, au siècle dernier, celles chez lesquelles les notions astronomiques restaient le plus bornées. Elles ne connaissaient guère des choses du ciel que le cours général du Soleil et celui de la Lune, sans avoir rien ou presque rien remarqué parmi les étoiles. Elles comptaient aussi au nombre de celles dont l'état mental répondait aux caractères psychologiques les moins élevés de la période dont nous venons d^indiquer les traits principaux. Les Ostiaks avaient pour idoles des troncs d'arbres et des bûches arrondies par le haut pour en faire des espèces de tètes d'homme. On trouve dans les tombeaux des Tar- tares de la Sibérie des pierres qui ont servi d'idoles, et sur lesquelles on a setilement façonné d'une manière grossière, à l'une des extrémités, une sorte de tête humaine. Les Finnois adoraient la Terre, les montagnes et les grandes pierres. On connaît encore en Laponie des collines sacrées, et le promon- toire d'Erapyha, en Finlande, est un lieu vénéré, au sommet duquel demeurent érigées quatre pierres massives. *

La zone qu'habitent ces peuplades est aussi la terre classique des cha- mans qui, lorsqu'ils sont possédés du démon, prédisent l'avenir et guérissent les maladies. Il faut lire dans le voyage de Wrangel les scènes de sorcellerie auxquelles ils se livrent. C'est qu'on trouvait les wizards de Laponie, dont les successeurs vendent encore le vent aux navires baleiniers. C'est enfin dans la région analogue de l'Amérique polaire que les angekoks des Esquimaux pratiquaient une sorte de magie.

Les Tschouwaches visités par Gmelin en 4733 étaient entre les mains de leurs sorciers. Les Tartares que le même voyageur avait trouvés près de

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68 INTRODUCTION. CHAPITRE II.

Krasnoïarsk se croyaient sans cesse exposés à Tinlervention des dénions. Les Yakoutes pratiquaient la chiromancie. Les Kamtschadales^ d'après le récit de Steller^ se figuraient que des esprits malfaisants résidaient dans les montagnes^ les volcans et les sources bouillantes. Ces esprits descendaient la nuit vers les lieux habités; mais heureusement de vieilles femmes, par leurs sortilèges^ étaient capables de les rendre impuissants. Parmi tous ces peuples il n'y avait que des signes encore bien limités d'une transition vers l'adora- tion des astres. Les Samoïèdes seuls voyaient dans le Soleil et la Lune des espèces de demi-dieux, ou dieux tout à fait subalternes, pendant que les Finnois rendaient certains hommages à la Grande Ourse. Tous les autres étaient en pleine et exclusive sorcellerie.

Également pour les Scandinaves, les précipices et les anfractuosités des rochers étaient habités par des génies, qui possédaient toutes les connais- sances. On les nommait dwergar, et dans l'écho on entendait leur voix. Quelques-uns se montraient bienfaisants, mais il y avait plusieurs catégories de génies noirs et de génies des ténèbres. L'astrognosie relativement déve- loppée de ce peuple nous a montré cependant son plus haut degré d'avance- ment. Aussi arrivait-il aux données météorologiques. L'arc-en-ciel était pour lui le chemin du ciel; Thor, le dieu du tonnerre, des vents, des pluies, du beau temps et des récoltes. Mais ce qui continuait de marquer les émotions* de crainte de la période primitive, c'est que le nom du palais du dieu signifiait, dans la langue gothique, « asile contre la terreur. »

La condition des tribus nègres de l'Afrique, dont l'astronomie s'arrête également aux notions les plus primitives, est comparable à celle des peu- plades de la Sibérie. Tels sont la plupart des noirs du Sénégal, deïa Guinée, du Congo et du cap de Bonne-Espérance. La partie occidentale du Continent Africain est la terre par excellence des gris-gris et du fétichisme. Les Quojas de la Sénégambie, par exemple, n'en sont, comme les hyperboréens d'Asie, qu'à la sorcellerie et n'adorent pas encore le Soleil ni la Lune. Outre Kanno, le dieu suprême, ils ont autour d'eux desjannanin^ ou esprits des morts, dont ils invoquent la protection. Comme tous les peuples qui les entourent, ils se contentent de suivre les lunes, tout travail cessant le jour de la néoménie, sous peine de la corruption de leur maïs et de leur riz. D'autres tribus étaient encore, s'il est possible, moins avancées. Les noirs de Madagascar décrits par Houtman en 1595 n'avaient pas de nom pour distinguer les jours ni les années. Aussi ne savaient-ils compter que jusqu'à 10.

La comparaison avec les Gouanches des Canaries est instructive. Ce petit peuple était parvenu, d'après les premiers voyageurs, aux débuts de l'astro-

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ÉPOQUE FABULEUSE. NAISSANCE DE l'aSTRONOHIE. 69

latrie ^ Le culte des astres n'avait pas cependant pour lui de caractère général : chacun suivait ses préférences personnelles, les uns adorant le Soleil, d'autres la Lune, d'autres encore les diverses planètes. Eh hien, en même temps, leur astronomie était plus avancée : ils avaient découvert toutes les grandes planètes. Le niveau des connaissances et Tétat social tout entier étaient plus élevés que chez le sauvage. Si les Gouanches cultivaient encore la terre avec des cornes de bœufs et n'avaient pour rasoirs el pour couteaux que des oulils faits de pierres tranchantes, ce n'était pas l'effet de leur atlardement, mais uniquement celui de leur position isolée.

En passant aux véritables sauvages du Nouveau Monde, nous retombons au contraire dans une condition inférieure d'état intellectuel el de société. Presque tous les Indiens de l'Amérique du Nord avaient foi dans les présages qu'ils tiraient des songes. Les Caraïbes croyaient à la présence d'esprits, les uns bons, les autres mauvais. Leur astronomie était bien bornée, car ils ne nommaient individuellement, dit Labat, que le Soleil et la Lune. Les Iroquois, un peu plus avancés dans la connaissance du ciel, étaient arrivés à diviniser le Soleil ; mais ils plaçaient encore au-dessous de lui de nombreux esprits, hoiidalkon-sona, c'est-à-dire esprits de toutes sortes, qui remplissaient les différentes parties de l'univers. Les Esquimaux passaient de la sorcellerie pure à la personnification des météores, et voyaient, par exemple, dans le tonnerre, la querelle de deux vieilles femmes; mais ils n'avaient pas divinisé les objets célestes.

Les Indiens de l'intérieur du Brésil en étaient encore, de leur côté, à la période des sortilèges. Ils avaient des devins, et ils attribuaient une puis- sance au tonnerre. Ils ne savaient guère compter au delà de 5, et lorsqu'ils devaient désigner un nombre un peu plus considérable, ils n'avaient de ressource que de le montrer sur les doigts. Eh bien, entre les planètes, ils n'avaient distingué que Vénus.

Les deux grands peuples policés de l'Amérique avaient une science plus avancée que celle des sauvages. Nous avons vu cependant qu'ils ne connais- saient qu'une des grandes planètes. Or, on trouve que dans leur développe- ment psychologique ils s'arrêtaient sur le seuil de l'astrolâtrie. La religion des Aztèques était une religion sanguinaire, le caractère des dieux tenait de celui des démons. 11 y avait seulement, au Mexique, un commencement d'adoration pour le Soleil et pour la Lune, dont les statues restaient des objets d'exception. Les Incas avaient passé par deux phases, que Garcilaso distingue soigneusement. La première avait été celle du fétichisme. Dans la

1 Relation de Cadà-Mosto de 1484.

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70 INTRODUCTION. CHAPITRE II,

seconde, l'éclair, le tonnerre et la foudre étaient personnifiés sous le nom d'Illapa. La Lune était regardée comme la sœur et Tépouse du Soleil. Cepen- dant, on ne la traitait pas encore comme déesse et on ne lui oiïrait pas de sacrifices. Le Soleil seul recevait des honneurs divins. Les deux grands peuples semi-civilisés de TAmérique se trouvaient donc, au temps de Gortéz et de Pizarre, à Taurore seulement d'un nouvel âge, auquel ils se seraient probablement élevés dans la suite de leur développement.

Autour de ces deux foyers, presque toutes les tribus indiennes en étaient encore tout au plus aux démons météorologiques. Le tonnerre était pour les unes la voix d'une espèce particulière d'hommes qui volaient dans les airs. D'autres faltribuaient à des oiseaux inconnus et mvstérieux. Selon les Monta- gnais c'était l'effort que faisait un génie pour vomir une couleuvre qu'il avait avalée, et ils en donnaient pour preuve qu'après qu'un arbre avait été frappé par la foudre, il portait une marque qui ressemblait a un de ces reptiles*.

D'autre part, il restait en maints endroits de l'Amérique de nombreux vestiges du fétichisme, et bien des peuplades conservaient, avec une véné- ration plus ou moins soutenue, les vieilles idoles de pierre de leurs aïeux. Les Incas eux-mêmes en avaient encore, qu'ils appelaient guacas; mais elles n'étaient plus là, disaient-ils, que parce que leurs pères leur avaient appris à les honorer. Dans le temple des Natchez, l'on cniretenaitle feu perpétuel, il y avait aussi une pierre, servant d'idole, qui était enveloppée dans plus de cent peaux de cerfs.

Dans le vaste monde de l'Orient, les peuples les moins avancés, et qui n'avaient qu'une astronomie tout à fait rudimentaire, en étaient aussi à l'idolàlrie grossière ou au règne des démons. Les Tagales des Philippines, par exemple, faisaient des sacrifices à des rochers, à des pierres, à des promon- toires, à dès arbres respectés à cause de leur vétusté. Ils peuplaient l'univers, au-dessous du dieu suprême, d'anitos ou esprits, parmi lesquels étaient les âmes de leurs ancêtres; et l'époque des génies était si bien marquée parmi eux (|u'ils voyaient sur la cime des arbres sacrés, avec une netteté et des détails qui faisaient l'étonnement des premiers Européens, des fantômes gigantesques et bizarres. A l'archipel de la Société, nous verrons que la découverte des planètes, faite en partie, n'était pas cependant encore complète ^, la condition psychologique des insulaires était peu différente.

1 De Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France, 1744, t. III, p. 401. ^ Chapitre III, achèvement de la découverte des grandes planètes.

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ÉPOQUE FABULGUeiâ. NAtSSANOE DE L ASTRONOMIE. Tl

L'air était pour eux hanté de génies, et ils avaient grand'peur des oramatua, ou esprits de leurs parents morts, auxquels ils faisaient des ofTrandes.

Dans des temps historiques, môme très anciens, TÉgypte et la Mésopo- tamie étaient déjà plus avancées. Toutes les planètes y étaient connues, et en même temps les astres y étaient adorés. Mais chez les Aryens nous pouvons remonter au moment ce peuple ne faisait que sortir de l'astronomie pri- mitive. A cette époque, il n'avait pas encore la culture inlellectuelle ni la religion poétique qui Font distingué plus tard. Dans la Bactriane, il n'allait pas au delà des phénomènes atmosphériques. Parmi les objets auxquels le culte s'adressait, figuraient ouschas l'aurore, Veôs des Grecs et Voslara des Germains, les açviits qui personnifiaient les deux crépuscules du matin et du soir, et dont les Grecs ont fait les dioscures, les gandharvas ou chevaux célestes, qui représentaient les rayons du Soleil, et qui ont fourni l'idée des centaures, enfin les marouts, qui étaient les vents. Ceux-ci compo- saient l'armée d'Indra, le Soleil, dans la lutte gigantesque de ce dieu contre Vrîtra (l'enveloppé) et Ahi (le serpent), noms sous lesquels on reconnaît sans ipeine le nuage orageux et la foudre.

Longtemps même, pour le pâtre du Sapta-Sindhou, les astres n'ont été que des feux allumés par Agni (le feu élémentaire) ou par Varouna (la voûte céleste). Un hymne qu'il adressait aux dieux ne mentionne la Lune, Tchan- dramas, aux rayons glacés, que pour en proclamer rinq)uissance devant les feux divins du ciel. La seule constellation qu'il avait nommée était la Grande Ourse, et nous venons de voir qu'il n'allait pas jusqu'à invoquer les étoiles, mais seulement les phénomènes lumineux de l'air.

Les Draviriens, aborigènes de la péninsule de l'Inde, qui furent rencon- trés par les Aryens lorsqu'ils envahirent le pays, avaient découvert une partie seulement des grandes planètes ^ Ils n'étaient qu'à la croyance dans les génies malfaisants, qu'ils apaisaient par des sacrifices humains. La plupart de leurs tribus comptaient jusqu'à 100 et celles qui pouvaient aller jusqu'à 1 000 faisaient exception.

En Perse, l'époque de Zoroastre est celle les génies ont brillé dans tout leur éclat. Les amchasfands ou bons anges avaient sous leurs ordres les izeds, qui combattaient les devs ou esprits du mal. Le Zend-Avesta nous montre partout des fef^ver ou ferouer incorporels; ils existaient par millions, comme les prototypes des distinctions individuelles, près de tous les objets et de tous les êtres. Les anciens Arabes parlaient aussi de légions de génies.

Chapitre III, achèvement de la découverte des grandes planètes.

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7f INTRODUCTION. GHAPITRE II.

qui avaient leurs prioces^ et qu'ils désignaient sous les noms de djin et de beni-al-djian.

Pour ce qui louche Pantiquité classique, le souvenir des faunes, des nym- phes, des satyres, des dryades, est présent à tous les esprits. Alcinous, Apulée, Psellus nous disent qu'il y avait des génies visibles et invisibles, dans toutes les parties des quatre éléments. L'époque de laquelle datent ces croyances est celle les poèmes d'Homère ne nous parlaient encore que de Vénus.

Il est resté en Occident des vestiges du culte des météores qui remontent au temps de l'astronomie primitive des Gaulois. Les prêtresses de l'ile de Sein ne disposaient-elles pas des vents et des orages * ? On dut créer un nom, tempestarii, pour ceux qui excitaient les tempêtes. Des peines furent portées contre eux, dans les capitulaires de Gharlemagne et dans les canons de plusieurs conciles. Il y eut, dans le Nord, un évéque qui entreprit d'apaiser une tempête avec de l'eau bénite et des prières ^. Mais ces idées se modi- fient quand on commence à comprendre que ces phénomènes ont des causes naturelles; et c'est alors que le merveilleux et la personnification passent des météores, devenus familiers, aux astres, sur lesquels plane encore le mystère.

État social au temps l'astronomie primitive. Arrêtons-nous un instant à résumer. Au point nous avons limité l'astronomie primitive, l'homme n'avait jeté pour ainsi dire qu'un premier et vague coup d'œil vers le ciel. Il ne possédait encore qu'une connaissance générale de la lunaison et de l'année, il n'avait distingué que les plus beaux astérismes et parmi les planètes n'avait découvert que Vénus. Les phénomènes célestes lui étaient seulement connus par l'événement : il ne savait en calculer aucun à l'avance. Il devait revoir la Lune nouvelle pour s'assurer de la néoménie, suivre les longueurs des ombres pour assigner le temps du solstice; et quant aux éclipses, elles venaient toujours prendre par surprise les populations.

Cette enfance de la science appartient aussi à l'enfance des sociétés, à leur enfance à la fois matérielle et morale. Elle ne nous conduit nulle part au delà de l'époque des tribus, soit chasseresses,. soit pastorales, soit agri- coles. C'était le temps les artisans ne sortaient pas des métiers les plus élémentaires du vannier, du potier, du tisserand, de l'orfèvre, du charpen-

* Pomponius Mêla, De situ orbis, lib. m, cap. 6. ^ 0. Tryggtiason, Saga, cap. 33 [X« ou XI« siècle].

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ÉPOQUE FABULEUSB. NAISSANCE DE l' ASTRONOMIE. 75

tîer. C'était Fâge de la pierre, et parfois dans les contrées les plus avancées, comme au Pérou, le commencement de Fâge du bronze.

Mais c'est surtout la ressemblance de Fétat mental général qui offre de Finlérét. L'étude scientifique du ciel, ni par suite les préoccupations asirono- miques, n'étaient pas encore nées. L'homme vivait dans une sphère bornée, il ne voyait guère que ce qui était tout près de lui. Son intelligence était trop resserrée pour arriver à adorer les astres, ou moins encore, comme dans l'astrologie, à en faire des régulateurs de nos actions. L'imagination avait partout des conceptions analogues et des entraînements communs. Mais c'est un fait manifeste et remarquable que ces conceptions, auxquelles nous verrons plus tard s'appliquer des caractères astronomiques si prononcés et si durables, restaient alors absolument en dehors d'idées sidériques. La base manquait pour des créations plus élevées : tout était terrestre et rapproché.

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74 INTROmJCTION. CffAriTRE ÏH.

CHAPITRE IIL

ÉPOQUE FABULEUSE (suite). L'ASTRONOMIE FAMILIÈRE.

Lenteur des progrès de Fastronomie primitive. La sphère et sa rotation. Heures métriques. Observation de l'heure par les étoiles. Achèvement de la déx^ouverte des planètes. Institution du calendrier. Calendriers lunaires. Calendriers solaires. Calendriers luni-solaires. Les fêtes séculaires. Les pyramides.

Lenteur des progrès de l^astronomie primitive. On trouvera que c'était peu de chose, pour les premiers efforts d'une société, de reconnaître Vénus seule parmi les planètes, et de n'arriver à compter les lunes qu'en les voyant reparaître et les années par le retour des neiges ou des jours les plus courts. Mais il ne faut pas perdre de vue la lenteur des progrès accomplis en toutes choses pendant Fàge de la pierre, et même pendant la plus grande partie de l'âge du bronze. Le mouvement intellectuel est un mouvement accéléré, dont nous ne devons pas juger l'époque de départ d'après notre expérience du XIX^ siècle.

Que l'homme, dans certaines conditions, peut rester pendant une immense durée sans faire de progrès sensibles, est attesté par l'exemple d'une partie des peuplades africaines. Déjà, dans l'antiquité, Hérodote faisait la remarque que l'Ethiopie n'avait pas changé depuis les plus anciens souvenirs de l'histoire de l'Egypte K Parlant de l'Afrique méridionale, « l'esprit humain, dit IJvingstone, y est resté jusqu'aujourd'hui aussi immobile, au sujet des opérations physiques de l'univers, qu'il l'a été dans un certain temps en Angleterre. Aucune science ne s'est développée, et le nombre est bien petit des questions qui sont jamais discutées, en dehors de celles qui se rattachent intimement aux besoins de l'estomac -. » Le même voyageur ajoute ^ : Les

^ lletvdotus, Historia, lib. ii, cap. 30. "^ LmugstonCy Missionary travels, 1837, ch. 6- - ^ Livingslone, ouvr. cité, ch. 10.

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ÉPOQUE FABULEUSE. 4.' ASTRONOMIE FAMILIÈRE.

mortiers^ les pHons, les tamis des Makoiolos de nos jours sont tout semblables à ceux ^«le Wilkinson décrit parmi les outils des anciens Égyptiens. Le métier à lisser vertical, la roue du potier, le fuseau et la quenouille à filer, la plupart des instruments de jardinage sont encore les mêmes dont les hommes de cette race se servaient il y a cinq mille ou six mille ans. Gail- liaud a mis dans tout son jour Fimmobilité des usages en Afrique ^ et ce n'est qu'un exemple particulier.

Il faut considérer d'ailleurs qu'un grand moyen manquait: c'était l'écrilure. L'enseignement par tradition orale était nécessairement limité el sujet à s'altérer. L'écriture, celte parole qui ne cesse pas, phônèn apeiron de Platon, élait seule capable d'assurer l'immortalité des découvertes. On peut même voir que l'essor des connaissances, et celui de l'astronomie en particulier, était lié au progrès du système d'écriture auquel on était arrivé. Aucun peuple absolument ignorant de l'art d'écrire n'avait sensiblement dépassé l'astronomie primitive. Les habitants les plus intelligents de l'Océanie, qui avaient fait un premier pas au delà, commençaient à tenir mémoire des faits à l'aide de certains signes. Les Incas, qui observaient les solstices et les passages du Soleil au zénit, avaient leurs quipos ou cordons mnémoniques, qui formaient presque des livres. Les Aztèques en étaient, comme les Chinois et les Japonais, à l'écriture hiéroglyphique.

Cette écriture était celle de l'ancienne Egypte et de la Chaldée. Mais, dans ces contrées, elle fut peu à peu mêlée de signes phonétiques ^^, expri- mant d'abord des syllabes et plus tard des articulations ou véritables lettres de l'alphabet. Les Phéniciens en firent un procédé exclusivement phonétique, el dès ce moment la transmission de la pensée devint possible dans tous ses détails. Il est remarquable que le Japon, qui était arrivé au syllabisme, s'est trouvé beaucoup plus apte au progrès que sa voisine la Chine, qui était demeurée aux purs hiéroglyphes de l'antiquité.

L'art d'écrire, dans les commencements de sa découverte, n'était pas même d'un usage répandu. Les anciens Grecs l'avaient reçu des Phéniciens, mais il n'a laissé parmi eux que bien peu de traces de ces premiers temps. On n'a pas retrouvé, en Grèce, d'inscriptions antérieures à la quarantième olympiade, à la fin du VII® siècle. Homère ne parle pas une seule fois d'écriture.

^ Cailliaud, Recherches sur les arts et métiers, les usages de la vie civile et domestique des anciens peuples de l'Egypte, de la Nubie et de l'Ethiopie, 1831; avec de nombreuses planches coloriées représentant les outils et les opérations des premiers arts. ^ Avant le X* siècle.

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76 INTRODUCTION. CHAPITRE III.

Ses sêmara lugrà ou signes funestes ^ sont des peintures, des hiéroglyphes, mais non des lettres. 11 ne mentionne ni épitaphes ni inscriptions; et Ton voit par un passage de FOdyssée ^, que le subrécargue d'un navire devait savoir par cœur la liste de sa cargaison.

Ce fut donc à peu près sans le secours de récriture que Tastronomie des premiers peuples eut à se développer. On avait besoin cependant d'une connaissance plus exacte des mouvements célestes, pour mieux diviser le cours de la journée et de la nuit et afin de donner de la régularité aux mois et aux années. Ces usages familiers exigeaient plus d'application que n'en avaient demandé les premières remarques du sauvage. La science était en quelque sorte poussée en avant par l'extension des besoins, et comme ceux-ci appartenaient à la vie intime, l'astronomie, dans ses premiers progrès, fut la science de tous : ce fut une astronomie familière.

La sphère et sa rotation. Il fallait d'abord se former une idée générale de la sphère. On avait une notion intuitive de ses principaux cercles avant de leur assigner des noms. Chez les Grecs, par exemple, le méridien, mesêmbrinos, est nommé pour la première fois par Euclide ', au IV® siècle; les colures, kolouroi, mot qui signifie mutilés, se voient d'abord dans Théon de Smyrne *, au II« siècle. C'étaient, dans cet auteur, tous les cercles de déclinaison qui se trouvaient tronqués à la vue par le parallèle de perpé- tuelle occultation. Mais plus tard les colures ne furent plus que ceux de ces cercles qui passaient par les équinoxes et les solstices ^. Les Grecs appelaient toujours la route du Soleil loxos, l'oblique. Achilles Tatius, au + IV® siècle, est le premier qui emploie ekleiptikos, l'écliptique ^

L'obliquité de la sphère était un sujet d'étonnement. Beaucoup d'anciens philosophes, tels, par exemple, qu'Anaxagores, Diogènes d'Apollonie, Empé- docles et Démocrites, s'imaginaient que le pôle avait occupé autrefois le zénit et que l'horizon s'était relevé peu à peu du côté du Nord. C'était alors aussi que la route du Soleil, qu'ils supposaient auparavant dans l'équa- teur, était devenue oblique. Aristote, et probablement tous les Grecs, en regardant le ciel, se tournaient du côté du pôle : la droite était l'Est et la gauche l'Ouest. Mais Lucain, qui était de Cordoue, qu'on pouvait appeler alors l'extrême Occident, faisait face au Couchant : il plaçait le Nord à droite et le Sud à gauche.

^ Homerus, Ilias, lib. vi, v. 168. 2 Homerm, Odyssea, lib. viii, v. 164. 3 Euclides, Phaenomena. * Theon Smymius, Liber de Astronomia, cap. 8. ^ Proclus, De sphaera, cap. 9.-6 Achilles Tatius, Isagogc in phaenomena, cap. 23.

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ÉPOQUE FABULEUSE. l'aSTRONOMIE FAMILIÈRE. 77

Vingt ou même vingt-trois siècles avant notre ère, les Âccadiens avaient divisé le cercle de Fécliptique en douze parties ^, les dodécalémories, qui furent adoptées avec le temps par les peuples voisins. Ces arcs, en se mon- trant successivement aux regards, partageaient la rotation de la sphère en 12 parties, les 12 heures doubles de la période diurne. C'était le caractère de l'astronomie chaldéenne de considérer les astérismes à Thorizon, par opposition à Fastronomie de Tlnde et de la Chine, qui les prenait à leur culmination. C'étaient les couchers et les levers annuels, c'est-à-dire le dernier coucher visible le soir et le premier lever saisissable le matin, qui formaient la base de l'astronomie pratique de la Chaldée et des pays qui l'avoi- sinaient. On construisait des calendriers le retour annuel de ces phéno- mènes était soigneusement marqué. On composait des systèmes d'astérismes qui se levaient et se couchaient ensemble. Les divers membres d'un même système s'appelaient, en grec, paranatolai ^y d'où nous avons fait parana- tellons.

Hésiode parle des levers et couchers héliaques des étoiles, tians au moins dix passages différents '. Le système d'observation fondé sur ces phénomènes a été exposé en détail par Sextus Empiricus ^ On remarquait des étoiles brillantes, soit au nord, soit au sud de l'écliptique, qui par leur lever ou leur coucher fixaient le commencement et la On de l'ascension des diverses dodécatémories. Le développement des douze divisions était ainsi marqué par le mouvement des autres constellations, entraînées par le ciel. C'est sur ce principe qu'a été composé, au IV® siècle, le célèbre poème d'Aratus ^.

Pendant très longtemps l'édifice des paranateilons resta la base d'ensei- gnement de l'astronomie familière. C'est ce qu'attestent les tableaux qu'on retrouve dans les auteurs jusqu'à la fin de la décadence romaine ^. L'obser- vation avait appris que, pour la plupart des étoiles, du lever héliaque du matin au lever acronyque, le soir, avec le soleil couchant, il s'écoule à très peu près cinq mois ou 150 jours \ Il fallait, d'ailleurs, pour observer les

^ Sayce, dans Transactions of the Society of biblical archaeology, vol. III, 187S, p. 145, 339. 2 Servius, Commentarii in Virgilii Georgica, ad lib. i, v. 218. ^ Hesiodus, Opéra et dies, V. 383, 417, 366, 571, 587, 598, 609, 614, 619; Clypeus Herculis, v. '691. ^ Sextus EmpiricuSy Adversus mathematicos, lib. v. i> Aratus, Phaenomena, v. 562. 6 Des tableaux de paranateilons, tant montants que descendants, se trouvent dans les ouvrages suivants : Aratus, Phaenomena, v. M9'lS0;Eratosth^ies, Catasterismi, cap. 2; Hipparchus, In Arali et Eudoxi phaenomena, lib. ii et lib. m, cap. 8;HyginuSy Poeticon astronomicon, lib. IV, cap. 13; Manilius, Astronomicon, lib.v; Firmicus, Astronomicon, lib. vin, cap. 6; Jlf. Capella, De nuptiis philologiae et Mercurii, lib. vni. ^ Autolycus, De ortu et occasu astrorum, lib. n, prop. 4.

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78 INTRODUCTION. eiIAPITRE IIK

levers el les couchers héliaques, que l'astre fut à une certaine (ifetauce du Soleil; cette distance dépendait de Féclat de Féloile. Pour Sîrius, par exemple^ il résulte des données de Plolemée qu'avant de revoir Tastre à son lever dans le crépuscule du matin, le Soleil devait se trouver abaissé de 10^ à li ^^ au-dessous de Thorizon ^

Les Chinois, bien qu'engagés dans une voie différente, n'étaient pas cepen- dant restés étrangers